Start-up

Après l’interdiction des taxis-moto à Lagos, les start-up du secteur dans la tourmente

Des pilotes de moto-taxis attendent des clients sur un marché de Lagos, Nigeria (photo d'illustration).

Des pilotes de moto-taxis attendent des clients sur un marché de Lagos, Nigeria (photo d'illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Les start-up Gokada, O-Pay et Max.ng cumulent à elles trois 184,6 millions de dollars en levées de fond depuis 2018, près de 20 000 chauffeurs et autant de véhicules. Mais depuis le 1er février, leurs véhicules n’ont plus le droit de rouler dans l’hyper-centre de Lagos.

« Elles n’ont pas leur place dans le Lagos du futur », c’est ainsi que le gouvernement de Lagos justifie l’éviction des près de 800 000 okada – moto-taxi en pidgin – qui arpentaient jusqu’à samedi 1er février les rues de l’une des villes les plus embouteillées au monde.

Nous étions en contact permanent avec l’administration concernant la régulation des courses de moto. Jamais on ne nous a dit qu’elles seraient interdites

Décrétée moins d’une semaine auparavant, la mesure concerne kéké (tricycles motorisés à l’indienne) et okada, englobant la flotte des trois start-up qui s’étaient lancées sur le marché des moto-taxis ces deux dernières années, à grand renfort de millions : Gokada, OPay et Max.ng.

Soutenues par le norvégien Opera et le chinois Meituan-Dianping (O-Pay), le japonais Yamaha (Max.ng) ou encore par les américains Rise Capital et First MidWest Group (Gokada), les trois jeunes pousses cumulent 184,6 millions de dollars en levées de fond depuis 2018, près de 20 000 chauffeurs et autant de véhicules. Ces dernières ont immédiatement déposé un recours auprès du gouvernement de Lagos : « qui n’a toujours pas reçu de suite à l’heure où je vous parle », a confié à Jeune Afrique Victor Daminabo, le directeur des opérations de Gokada.

« Nous sommes complètement sous le choc, précise-t-il. Nous étions ces derniers mois en contact permanent avec l’administration concernant la régulation à l’étude pour les courses de moto : licence, taxes, etc. Jamais on ne nous a dit qu’elles seraient interdites ».

L’argument de la sécurité

La mesure s’applique sur 15 des 57 communes que compte l’État de Lagos, couvrant l’hyper-centre huppé de la ville – les îles d’Ikoyi et de Victoria Island – ainsi que la zone commerciale et industrielle d’Ikeja, à proximité de l’aéroport. Dans la mégapole de 23 millions d’habitants, taxis-moto et keke représentaient aussi bien une solution abordable de déplacement qu’un très bon moyen d’échapper aux « go-slow », tout en faisant partie intégrante du problème, en raison de leur conduite anarchique et de leur organisation en bandes occasionnellement mafieuses.

C’est d’ailleurs avec cet argument que l’État de Lagos a présenté sa décision, le 27 janvier dernier, évoquant sur Twitter les « chiffres effrayants » des accidents mortels sur les routes. « Le manque de respect du code de la route par les chauffeurs d’okada et de kéké a entraîné des pertes de vies inutiles », expliquait le compte officiel du gouvernement.

La ligne de défense des trois start-up sera donc sécuritaire, comme le confirme l’échange que Jeune Afrique a pu avoir avec Guy-Bertrand Njoya, le directeur financier de Max.ng : « Nous avons démontré au gouvernement que nous pouvons l’aider à rendre l’industrie plus saine. Au cours des deux dernières années, nous reportons moins de 100 accidents sur plus de 2 millions de courses, et aucune victime ».

De même, Victor Daminabo détaille la batterie de mesures sécuritaires mises en place par Gokada : « Nos chauffeurs sont passés en revue et identifiés, formés, assurés, avec des véhicules géolocalisés et désactivables à distance, équipés d’un système d’alerte rapide en cas d’accident. Ils doivent fournir des garants, préciser leur historique de travail et passent des test éliminatoires. Ils ne peuvent pas prendre plus d’un passager à la fois ni travailler en mode hors-ligne. »

Repenser les business plans

Gokada a confirmé avoir remercié 70 % de ses chauffeurs mardi 4 février, tandis que les manifestations anti-interdiction organisées la veille se sont terminées dans la violence. Si le gouvernement refuse de revoir sa décision, Victor Daminabo explique que la société devra entièrement repenser son business-modèle, reconsidérer ses projets d’expansion dans d’autres États du Nigéria, tout comme l’ouverture de nouvelles lignes de produit telles que la livraison : « S’il fallait chiffrer, je dirais que Gokada avoisine les 10 millions de dollars investis au Nigeria, et c’est un minimum ». Plus encore pour Max.ng, dont le directeur financier affirme : « Depuis notre création, nous avons investi près de 15 millions de dollars en ressources humaines, technologies, équipements, et infrastructures ».

Selon une source proche du dossier, si la motivation du gouvernement n’est certainement pas uniquement sécuritaire, les start-up sont également à blâmer, qui « ont été trop occupées à se faire des coups-bas entre elles plutôt que de se concerter pour faire levier sur les pouvoirs publics ». La plupart des observateurs pensent néanmoins que le dossier est loin d’être clos.

L’impact social dépasse déjà largement les chauffeurs d’okadas, puisque le prix des transports alternatifs s’est renchéri depuis quatre jours, tandis que les bus publics demeurent lacunaires (seuls 62 bus ont été ajoutés par la ville). En attendant, les nostalgiques se réjouissent du retour des vélos dans les quelques rues éclaircies de Lagos, tandis que le reste de la ville subit une congestion accrue, imputable pour partie aux éternels travaux en cours dans la mégapole nigériane.

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