Football

Football : l’Afrique du Nord, terre mouvante pour les entraîneurs

Début janvier, le Français Bernard Casoni a été limogé du MC Alger alors que son équipe occupait la seconde place du classement de la Ligue 1.

Début janvier, le Français Bernard Casoni a été limogé du MC Alger alors que son équipe occupait la seconde place du classement de la Ligue 1. © Tamas Kovacs/AP/SIPA

Alors que la saison 2019-2020 est loin d’être terminée, 40 coachs sur 64 ont déjà été remplacés dans les clubs des quatre principaux championnats nord-africains (Algérie, Maroc, Tunisie, Égypte). Les causes de ce ballet incessant sont sportives, mais aussi sociologiques et politiques.

Une fois de plus, le turn-over des entraîneurs des clubs nord-africains de Ligue 1 donne le tournis. Durant cette saison 2019-2020, pas moins de 40 coachs sur soixante-quatre ont ainsi été remplacés : 8 (sur 16) en Algérie, 9 (sur 14) en Tunisie, 10 (sur 18) en Égypte, et 13 (sur 16) au Maroc.

Ce taux, qui représente un changement de près des deux tiers du staff technique, est largement supérieur à celui des clubs des cinq plus gros championnats européens (Angleterre, Espagne, France, Italie, Allemagne), où seuls 27 techniciens sur 98 en poste ont sauté.

Le poids des supporters

Les raisons de ces changements sont multiples. D’un point de vue sportif, une série de mauvais résultats conduit souvent au licenciement de l’entraîneur du club.

« On dit souvent qu’en Afrique du Nord, c’est la rue qui gouverne les clubs. C’est un peu vrai. La pression sur les clubs, même modestes, est très forte. Dès que les résultats ne sont pas au rendez-vous, il faut trouver un coupable. Et c’est souvent l’entraîneur qui est tenu responsable, plus facile à virer que toute une équipe. Alors que, souvent, il n’a même pas participé au recrutement des joueurs », analyse le Tunisien Nabil Maâloul, ex-sélectionneur national et ancien coach de l’Espérance de Tunis.

 Le problème, en Afrique du Nord, c’est qu’il y a une exigence immédiate de résultats

Un point de vue partagé par le Français Alain Michel, qui a entraîné de nombreux clubs en Algérie (MC Alger, MC Oran, JS Saoura, CR Belouizdad) : « Les dirigeants des clubs choisissent de couper une tête pour montrer aux supporters qu’on tente de faire retomber la pression. Cela peut effectivement avoir un impact sur les résultats. Mais parfois, cela ne fait que repousser le problème ».

Les entraîneurs locaux, qui sont les premiers touchés par ces changements incessants, ont intégré cette instabilité dans leur mode de fonctionnement. « Les coachs savent qu’ils peuvent changer deux fois de club par saison. C’est presque culturel », poursuit Alain Michel. Les étrangers ne sont pas épargnés. En Algérie, quatre d’entre eux – les Français Denis Lavagne (CS Constantine), Bernard Casoni (MC Alger), Franck Dumas (CA Bordj Bou Arreridj) et Hubert Velud (JS Kabylie) – ont ainsi quitté leurs fonctions ces dernières semaines.

« Le problème, en Afrique du Nord, c’est qu’il y a une exigence immédiate de résultats. La patience n’est pas la règle. Or, pour avoir des résultats à terme, il faut de la stabilité », explique Hamza El Hajoui, président du FUS Rabat, un club marocain réputé pour sa stabilité, puisqu’il n’a connu que trois entraîneurs en dix ans.

Acheter la paix sociale

Le poids des supporters, renforcé par le rôle tenu par les réseaux sociaux, se mesure également en dehors du champ strictement sportif. Lors des révolutions en Tunisie et en Égypte, et plus récemment en Algérie avec le « Hirak », de nombreux supporters étaient au premier rang des contestataires.

Les stades sont des lieux de contestation, qui échappent le plus souvent au contrôle des autorités

« Les supporters ont toujours eu des revendications sportives, mais aussi sociales et politiques », intervient le politologue franco-algérien Youcef Fates, ancien enseignant à l’Université Paris X. Dans ces pays, les stades sont des lieux de contestation, qui échappent le plus souvent au contrôle des autorités. Un mécontentement lié à un problème sportif peut vite se transformer en colère d’une autre nature. Les dirigeants des clubs préfèrent donc s’acheter une forme de paix sociale, même temporaire, en limogeant un entraîneur », poursuit le spécialiste.

Des supporteurs de football arborant le drapeau algérien devant l'Arc de Triomphe, à Paris, dimanche 14 juillet après la victoire des Fennecs en demi-finale de la CAN.

Des supporteurs de football arborant le drapeau algérien devant l'Arc de Triomphe, à Paris, dimanche 14 juillet après la victoire des Fennecs en demi-finale de la CAN. © Kamil Zihnioglu/AP/SIPA

Au Maghreb, comme dans beaucoup d’autres régions du monde, le pouvoir politique suit d’assez près l’actualité footballistique. Certains clubs lui sont même étroitement liés.

« Quand une sélection ou un club gagne un titre, c’est toujours positif pour l’image d’un pays. Et les dirigeants savent très bien récupérer les victoires. Inversement, si un grand club n’a pas de bons résultats, les autorités feront rapidement comprendre à la direction que des changements doivent être envisagés. La frontière entre le football et la politique est vraiment ténue », reprend le politologue franco-algérien Youcef Fates.

Le Tunisien Nabil Maâloul rappelle d’ailleurs, sans donner plus de détails, qu’il a été licencié de l’Espérance Tunis pour des motifs « qui n’avaient rien à voir avec le sport. » Début janvier, le Français Bernard Casoni a, lui, été limogé du MC Alger alors que son équipe occupait la seconde place du classement de la Ligue 1. « Casoni a été victime d’une lutte de clans entre dirigeants », estime un journaliste sportif algérien.

Un coût très élevé

Ce turn-over incessant des entraîneurs a évidemment un coût économique. « Changer d’entraîneur plusieurs fois par saison est une pure folie. Les clubs doivent s’acquitter à chaque fois d’indemnités de départ non négligeables. Alors même que leur situation économique, à quelques exceptions près, est souvent précaire. Résultat : les retards de paiement finissent par s’accumuler. Ce qui aboutit à de nombreux litiges entre clubs et entraîneurs », signale Youcef Fates.

Certaines affaires vont jusqu’à nécessiter l’intervention de la FIFA, qui tranche le plus souvent en faveur des salariés. Conséquence : certains entraîneurs – étrangers notamment – exigent le paiement de l’intégralité des sommes dues.

« Les dirigeants devraient faire preuve de plus de sagesse et de patience. Cette instabilité, qui a des conséquences sportives et financières importantes, donne une mauvaise image du football nord-africain », martèle le politologue. Pourtant, les statistiques de cette saison prouvent que les pratiques ne semblent pas vouées à évoluer…

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