Droits de l’homme

RDC-Rwanda : fin de cavale pour Angéline Mukandutiye, incarnation du génocide au féminin

En juillet 1994, c'est parmi les centaines de milliers de réfugiés hutu, mêlés aux soldats de l'ex-armée gouvernementale, qu'Angéline Mukandutiye avait fui le Rwanda pour gagner l'est de la RDC.

En juillet 1994, c'est parmi les centaines de milliers de réfugiés hutu, mêlés aux soldats de l'ex-armée gouvernementale, qu'Angéline Mukandutiye avait fui le Rwanda pour gagner l'est de la RDC. © REUTERS/Corinne Dufka

Recherchée pendant 25 ans pour sa participation au génocide contre les Tutsi, la Rwandaise Angéline Mukandutiye a été transférée au Rwanda par la RDC, au milieu d’un groupe d’anciens rebelles, avant d’être reconnue puis incarcérée à Kigali. Une arrestation qui met en lumière le rôle joué par les femmes dans le génocide de 1994.

Le 21 décembre 2019, une vieille dame affaiblie au visage creusé, portant un pagne traditionnel, apparaît aux informations de la télévision rwandaise. Difficile pour ceux qui ne l’ont jamais rencontrée de l’associer à l’ancienne inspectrice des écoles primaires et chef de milice Angéline Mukandutiye, une des génocidaires les plus recherchées par Kigali depuis juillet 1994. Elle fait partie des femmes et enfant transférés au camp de Nyarushishi, au Rwanda, après l’arrestation par l’armée congolaise de près de 300 membres d’un groupe rebelle armé rwandais semant la terreur au nord-est de la RDC. Jugée par contumace par les tribunaux traditionnels gacaca en 2008, elle purge désormais sa peine de réclusion criminelle à perpétuité.

Quartier général des Interahamwe

La participation des femmes hutu au génocide contre les Tutsi du Rwanda a été massive. Si certaines ont tué de leurs propres mains, la majeure partie d’entre elles ont encouragé les tueurs, dénoncé les Tutsi, participé à leur humiliation et pillé leurs biens. Mais Angéline Mukandutiye se distingue de la masse de ces tueuses ordinaires. Pour la rescapée Marie-Louise Nyirinkwaya, elle est « la plus redoutable de toutes ». Elle planifie et organise les tueries depuis sa maison, véritable quartier général des Interahamwe, la milice armée, qui est sous ses ordres dans son secteur.

Cheffe de guerre, elle se rend à plusieurs reprises dans les lieux où les Tutsi se réfugient en masse pour sélectionner les hommes à tuer. Elle participe également à l’assassinat d’intellectuels recherchés par le gouvernement génocidaire comme le journaliste André Kameya. Elle agit de concert, notamment, avec Tharcisse Renzaho, le préfet de Kigali-ville, et Odette Nyirabagenzi, conseillère du secteur de Rugenge à Kigali. Elle serait également impliquée dans des actes de torture, notamment sur des femmes tutsi.

Pas une mouche ne volait lorsque Madame l’inspectrice rendait visite

Née en 1951 à Gisenyi, dans le nord du Rwanda, au sein d’une famille tutsi, Angéline Mukandutiye est connue au début des années 1990 comme l’inspectrice des écoles primaires de Nyarugenge, une commune faisant partie de Kigali. Mère de quatre enfants, elle est mariée à un Hutu lié à la famille du président Juvénal Habyarimana.

Enseignante connue de tous dans son quartier, elle s’occupe des enfants du voisinage et s’investit dans le domaine culturel, notamment en ce qui concerne la danse. « On avait intérêt à connaître son nom pour nos examen d’éducation civique. Il fallait nous voir quand elle rendait visite l’école primaire de Kacyiru. Pas une mouche ne volait lorsque Madame l’inspectrice rendait visite », explique Marie-Yolanda Ujeneza, élève dans une école de son secteur de 1987 à 1992.

Premières discriminations

Lorsque Marie-Yolanda se cache chez les sœurs de Calcutta, fin avril 1994, avec sa mère, au sein de ce qu’elle appelle « le fief d’Angéline », celles-ci les préviennent qu’elles ne pourront les protéger de la seule personne qu’elles craignent : l’inspectrice Mukandutiye, qui a déjà raflé des enfants tutsi de l’orphelinat quelques jours avant leur arrivée.

Contrairement aux idées reçues, les enseignants n’ont pas systématiquement protégé les enfants. Au contraire, ils sont à la racine des divisions ethnicistes du pays. Pour de nombreux Tutsi, les premières discriminations ont lieu à l’école où ils sont soumis à des quotas. Les salles de classe sont souvent les lieux où ils apprennent qu’ils sont tutsi, désignés aux yeux des autres par les instituteurs et institutrices. Les programmes scolaires eux-mêmes encouragent la haine en opposant systématiquement le bon Hutu au mauvais Tutsi.

Une militante Hutu Power

Photo d'archive d'Angéline Mukandutiye, génocidaire rwandaise retrouvée en RDC en décembre 2019.

Photo d'archive d'Angéline Mukandutiye, génocidaire rwandaise retrouvée en RDC en décembre 2019. © DR

Sa maison se transforme en état-major pour les assassins

À partir de 1990 tout bascule. L’inspectrice rigide et sévère s’engage dans le parti présidentiel, le MNRD. Cette femme instruite et intelligente construit son identité dans un univers hutu, celui du pouvoir, et milite au nom du Hutu Power, une doctrine extrémiste qui oppose le « peuple majoritaire » hutu à la minorité tutsi.

Pour Servilien Mudenge, lycéen en 1994, rescapé du génocide, « la mère très aimée qui faisait danser les petits enfants » révèle son vrai visage « avec le début de la guerre d’octobre 1990, où la méchanceté d’Angéline commença à se manifester ». Son entrée en politique s’explique par le début de la guerre civile entre le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais (FPR), composé majoritairement de Tutsi exilés ayant fui les persécutions du pouvoir depuis les années 1960.

Dès le 7 avril 1994, au lendemain de l’attentat contre le président Habyarimana, la maison d’Angéline Mukandutiye est « transformée en état-major pour les assassins » explique son ancien voisin Servilien. Elle ne se contente pas de servir aux Interahamwe de la bière ou de les héberger mais leur donne des instructions, des munitions et leur fournit des listes de Tutsi à tuer. Alors que moins de 10 % des Interahamwe sont des femmes, sa position de leader en fait une personnalité remarquée. « Ne tirez pas en l’air. Tirez directement sur votre cible » sont les mots qu’on pouvait lire sur un tableau accroché chez elle. Les miliciens font leurs exercices en face de la maison, alors que dans l’arrière-cour, où se trouve la cuisine, les activités familiales continuent.

Efficacité pour identifier les Tutsi

Des photos des victimes du génocide d’avril 1994, au mémorial de Gisozi, à Kigali.

Des photos des victimes du génocide d’avril 1994, au mémorial de Gisozi, à Kigali. © Ben Curtis/AP/SIPA

Munie de listes, Angéline Mukandutiye connaît la plupart des noms qu’elle appelle. Car c’est la particularité du génocide contre les Tutsi : tueurs et victime se connaissent

Mais Angéline Mukandutiye ne se contente pas d’organiser les tueries depuis sa maison, dans la cellule de Bwahirimba. Elle délaisse sa robe traditionnelle pour le treillis et se rend, accompagnée d’autres autorités locales, de militaires et de ses miliciens, dans les lieux où se sont réfugiés les Tutsi afin de sélectionner ceux qui seront tués.

Alors qu’ils sont traqués dans toute la capitale, les Tutsi de Kigali choisissent de se réfugier au sein de la paroisse de la Sainte-Famille, lieu central, où ils se pensent protégés. Dès le mois d’avril, ce sont des milliers de Tutsi qui s’y regroupent en espérant bénéficier de la protection du prêtre Wenceslas Munyeshyaka. Pourtant, comme de nombreux autres lieux de culte pendant le génocide de 1994, la Sainte-Famille n’est pas épargnée par les massacres.

Une rescapée évoque la haine des miliciens, qui font feu sur les blessés à côté de l’autel et « même sur une statue de la Vierge Marie », parce que, selon eux, « c’était une Tutsi ». Angéline Mukandutiye s’y rend à plusieurs reprises entre avril et juin 1994, accompagnée du préfet Tharcisse Renzaho, du colonel Munyakazi et de la conseillère du secteur de Rugenge, Odette Nyirabagenzi, pour sélectionner des Tutsi à faire tuer.

Munie de listes, Angéline Mukandutiye connaît la plupart des noms qu’elle appelle. Car c’est cela la particularité du génocide contre les Tutsi : tueurs et victime se connaissent, ce sont des voisins, des amis, parfois des membres de la même famille.

Servilien Mudenge entend les noms de ses deux grands frères être appelés par l’inspectrice. Elle désigne explicitement les jumeaux. Ils étaient ses voisins et seront tués dans la foulée.

Entre avril et juin 1994, elle se rend plusieurs fois  à la Sainte-Famille et aux environs. À chaque fois, elle y sélectionne une soixantaine d’hommes et de jeunes garçons qui sont ensuite embarqués, tués puis jetés dans une fosse commune. Quasiment aucune des personnes désignée par Angéline ne survit. Rose Murorunkwere, aujourd’hui décédée, qui s’est battue toute sa vie pour faire condamner les tueurs de la Sainte-Famille, a ainsi entendu les noms de son mari, Charles Rwanga, et de ses deux fils, Degroot et Wilson. Elle assiste également au meurtre de sa fille Hyacinthe deux mois plus tard.

Certains soirs, Angéline Mukandutiye, accompagnée de ses acolytes, célèbre les massacres à l’hôtel Pan Africa, situé à moins de 250 mètres des lieux des tueries.

Méchante, sans pitié, une femme impossible

Angéline Mukandutiye, tueuse zélée, n’agit cependant jamais seule et s’affirme comme une autorité intégrée aux réseaux génocidaires locaux. Un des anciens Interahamwe aux ordres de l’inspectrice décrit ainsi le préfet Renzaho comme « le chef de mon chef » et l’abbé Munyeshyaka comme son ami proche, qui lui donne des informations sur les réfugiés de la Sainte-Famille.

Les deux accusés nient, lors de leurs procès respectifs, toute proximité avec Angéline Mukandutiye, participant à la diabolisation du personnage. « Méchante », « sans pitié », « une femme impossible »…  Ils se déchargent des soupçons pesant sur eux en accusant cette femme extrémiste. Les rescapés comme les anciens miliciens s’accordent, eux, sur le caractère concerté de leurs actions.

Une génocidaire en fuite

Performance à Kigali pour la commémoration des 20 ans du génocide rwandais, le 7 avril 2014 au stade Amahoro.

Performance à Kigali pour la commémoration des 20 ans du génocide des Tutsi au Rwanda, le 7 avril 2014 au stade Amahoro. © Ben Curtis/AP/SIPA

La preuve de son innocence ? Son identité tutsi, qu’elle brandit comme un bouclier

En juillet 1994, devant la victoire du FPR, Angéline Mukandutiye, fuit hors du Rwanda avec des milliers d’autres génocidaires et se retrouve dans un camp à Katale, en République démocratique du Congo. Le monde entier a les yeux rivés sur ces flux immenses de centaines de milliers de Hutu qui quittent leur pays. Parmi eux, des milliers de tueurs.

Angéline Mukandutiye se fond dans la masse. Elle fait partie des femmes les plus recherchées de la région. Pourtant, l’antenne hollandaise de Médecins sans frontières (MSF) l’engage : elle s’occupe, ironiquement, des Rwandais traumatisés par la guerre. Les humanitaires présents sur place ne se méfient alors pas des femmes, immédiatement catégorisées comme victimes, et ne se renseignent pas à son sujet. Seul le passé des hommes est passé au crible.

Au bout d’un an des journalistes présents dans le camp la reconnaissent, et l’ONG la limoge immédiatement. Lindsey Hilsum, reporter de guerre à la BBC, se rend à Katale et en profite pour l’interviewer à l’été 1995.

Elle obtient d’Angéline Mukandutiye une conversation fleuve qui met en lumière l’existence de femmes génocidaires. Refusant d’être photographiée, l’ancienne inspectrice se présente pourtant en victime. Elle ne serait qu’une opposante politique victime d’un complot. La preuve de son innocence ? Son identité tutsi, qu’elle brandit comme un bouclier. Alors qu’elle se dit prête à être confrontée à la justice, elle disparaîtra ensuite complètement des radars.

Réapparue 25 ans plus tard

Ce n’est qu’en décembre 2019 que l’on retrouve sa trace.  Contrairement à de nombreux génocidaires, Angéline Mukandutiye n’a pas trouvé refuge en Europe. Pendant 25 ans, celle qui faisait partie des élites politiques du pays a vécu aux côtés d’un groupe de miliciens rebelles rwandais dans une forêt congolaise devenue zone de non-droit. Encore une fois, alors qu’elle est rapatriée au Rwanda parmi les femmes et enfants séparés des combattants, le fait d’être une femme lui permettra d’échapper à la justice.

Mais cette fois, sa chance a tourné. Une équipe de télévision qui consacre un reportage à ces centaines de personnes démobilisées la filme et diffuse son visage. Au Rwanda, des rescapés la reconnaissent aussitôt. Une fois informée, la police locale l’arrête dans le camp et la transfère directement en prison.

Très vite, alors que le débat sur son identité fait rage au Rwanda et dans la diaspora, le gouvernement confirme qu’il s’agit bien d’Angéline Mukandutiye, déjà condamnée par les tribunaux gacaca, in absentia, le 23 novembre 2008. Elle peut donc désormais purger sa peine à perpétuité.

Pain bénit pour les négationnistes

Son arrestation fait grand bruit au Rwanda, où les rescapés se réjouissent. Angéline Mukandutiye pourrait en effet aider à localiser des fosses communes, voire témoigner contre d’autres personnalités impliquées dans le génocide.

Son arrestation est également du pain bénit pour les négationnistes, son origine tutsi étant l’occasion d’alimenter leurs théories complotistes. Pourtant, malgré ses origines tutsi, Angéline Mukandutiye, fut avant tout une militante extrémiste qui adhérait à 100 % au projet d’extermination des Tutsi. « Un génocide ne se définit pas par rapport à ceux qui le commettent mais par ceux qui sont tués », rappelle  Marie-Yolanda. Le recours à une identité « ethnique », par ailleurs ici mixte et troublée, ne saurait donc servir ce genre de discours.

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