Environnement

Dérèglement climatique : l’économie kényane fragilisée par le fléau de l’invasion de criquets

Réservé aux abonnés | | Par - à Nairobi
Mis à jour le 04 février 2020 à 14h03
Une fermière dans un essaim de criquets, dans le comté de Kitui, le 24 janvier 2020.

Une fermière dans un essaim de criquets, dans le comté de Kitui, le 24 janvier 2020. © Ben Curtis/AP/SIPA

Depuis des semaines, la Corne de l’Afrique est confrontée à une invasion de criquets d’une ampleur inédite. Un fléau dont l’ampleur a été accentuée par le dérèglement climatique, qui menace aujourd’hui l’économie kényane.

Une sécheresse intense, des pluies torrentielles et, désormais, une invasion de criquets ravageurs : les derniers mois en Afrique de l’Est ressemblent à une scène biblique. Le dernier fléau en date prend la forme de milliards d’insectes dévorant les cultures. Ils menacent la sécurité alimentaire des populations alors que la région est déjà fragilisée par les épisodes climatiques extrêmes et les conflits armés.

Le 28 décembre, après plus de 70 ans d’absence massive, les essaims de criquets pèlerins ont fait leur retour au Kenya. Les habitants des comtés arides de Mandera et Wajir, dans le nord-est du pays, ont vu le ciel et la terre se couvrir d’un nombre incalculable de petites bêtes jaunes ou marron en provenance de l’Éthiopie et de la Somalie. Ces trois pays sont les plus touchés par la dernière invasion de locustes. Les scènes d’habitants effarés, tentant de chasser les insectes avec des bâtons ou de les effrayer en tapant sur des feuilles de métal se sont multipliées.

Le criquet pèlerin est considéré par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) comme l’un des nuisibles volants les plus dangereux, sa capacité à voler sur de longues distances lui permettant de migrer rapidement.

Un essaim d’un kilomètre carré peut rassembler près de 80 millions de criquets, chacun dévorant l’équivalent de son propre poids (2 grammes) par jour. En une seule journée, un essaim de cette taille absorbe une quantité de nourriture équivalente à celle de 35 000 personnes. Et ces dernières semaines au Kenya, c’est un essaim de 2 400 kilomètres carré, la taille du Luxembourg, qui a été observé…

Menace sur la croissance

Un criquet dur une branche d'acacia, le 1er février 2020 à Nasuulu, dans le nord du Kenya.

Un criquet dur une branche d'acacia, le 1er février 2020 à Nasuulu, dans le nord du Kenya. © Ben Curtis/AP/SIPA

Des dizaines de milliers d’hectares de cultures ont été ravagés dans la région, selon la FAO. « Il s’agit désormais d’une situation de portée internationale qui menace la sécurité alimentaire de l’ensemble de la sous-région », alarme Qu Dongyu, le directeur général de l’organisation.

Parmi les plus touchés au Kenya, les comtés de Mandera, Marsabit, Wajir, Isiolo, Meru et Samburu auraient perdus 5 000 km² d’après les autorités. Les criquets préfèrent les graminées, comme le millet ou le maïs, mais s’attaquent également aux autres cultures comme le riz, le café, les légumes ou encore les fruits.

L’agriculture est un secteur clé au Kenya, où il pesait pour 26% du PIB en 2019. Premier exportateur de thé noir au monde, deuxième en fruits et légumes, le pays, très dépendant de ces exportations, est désormais face à une menace de dépréciation du shilling kényan, qui risque de compliquer le remboursement de la dette de l’État, qui atteignait déjà 62% du PIB en juin 2019.

Mais si la situation est catastrophique, elle aurait pu être pire encore pour le Kenya. À cette époque de l’année, en effet, la plupart des champs ont déjà été récoltés. Les essaims de criquets s’orientent alors vers les pâturages destinés au bétail. La FAO prévoit que l’invasion, qui touche plus d’une dizaine de comtés du nord-est du Kenya, évite la vallée du Rift, grenier à grains du pays. Mais l’Ouganda et le Soudan du Sud sont toujours menacés par les insectes.

Dérèglement climatique et guerre au Yémen

Carte de la propagation des essaims de criquets pèlerins à la Corne de l'Afrique.

Carte de la propagation des essaims de criquets pèlerins à la Corne de l'Afrique. © Source FAO

La sécheresse les a poussés vers l’Asie et le Yémen, où la guerre a rendu impossible toute mesure d’éradication

En réalité, les essaims de criquets sont nés il y a deux ans dans l’Océan indien, explique Keith Cressman, haut responsable des prévisions acridiennes de la FAO. Deux cyclones ont amené des mois de pluies dans un désert inhabité du sud de l’Arabie Saoudite et les criquets ont profité du sable humide, leur milieu favori, pour se reproduire en trois générations. En juin 2019, la sécheresse les a poussés vers l’Asie et le Yémen, où la guerre a rendu impossible toute mesure d’éradication des insectes, qui ont traversé la mer rouge.

Capable de multiplier leur nombre par 8 000 en neuf mois, les criquets n’ont cessé de se reproduire sur leur parcours pour arriver en essaims résistants en Afrique de l’Est. Ils s’étalent maintenant de l’Égypte au Kenya, du Yémen à la frontière indo-pakistanaise.

Carte de la propagation des essaims de criquets pèlerins en Ethiopie et au Kenya.

Carte de la propagation des essaims de criquets pèlerins en Ethiopie et au Kenya. © Source : FAO

Le dérèglement climatique contribue à fragiliser les territoires en amont

Le lien avec le réchauffement climatique reste difficile à établir scientifiquement mais les spécialistes révèlent une corrélation entre les essaims de criquets et les cyclones. Or, ces 10 dernières années, les ouragans se sont multipliés dans l’Océan Indien, en partie à cause de l’augmentation de la température de l’eau.

Mais le dérèglement climatique contribue à fragiliser les territoires en amont. Le Kenya a vécu une importante sécheresse suivi de plusieurs inondations ces deux dernières années, qui ont affaibli sa capacité de résilience. La croissance économique est d’ailleurs passée de 6,4% en 2018 à 5,1% en 2019 et le ministère des Finances établit, dans sa déclaration de politique budgétaire pour l’année 2020, que la récente invasion est une menace de plus sur la production agricole.

Le recours aux pesticides fait débat

Ben Curtis/AP/SIPA

Un avion d'épandage d'insecticides tente de contenir l'avancée des essaims de criquets, dans le nord du Kenya, le 1er février 2020. © Ben Curtis/AP/SIPA

Des organisations kényanes pointent du doigt le risque cancérigène de certains produits

Après un moment de flottement, le gouvernement a réagi le 12 janvier avec des pulvérisations aériennes de pesticides. Mais il a encore fallu attendre le 18 janvier pour qu’il choisisse un produit chimique efficace, le fénitrothion.

Mais les six avions pulvérisateurs Kényans ne sont pas suffisants et le gouvernement a eu recours à des sociétés d’aviation privée, à l’image de Farmland aviation, spécialisée dans la pulvérisation d’engrais, pour tenter d’enrayer l’invasion. Dans son rapport du 28 janvier, la FAO estime à 70 millions de dollars (63 millions d’euros) le besoin d’aide internationale de la Corne de l’Afrique pour faire face au fléau.

Ce recours aux pesticides fait débat. Plusieurs organisations kényanes qui s’intéressent aux questions de sécurité alimentaire kényanes pointent du doigt le risque cancérigène des produits contenant de la perméthrine, de la carbendazime et de l’acéphate, ainsi que leurs possibles conséquences sur le système reproductif humain. L’association kényane des produits agrochimiques assure, pour sa part, que les tests sur les pesticides ont prouvé qu’ils étaient sûrs pour les humains, les animaux et l’environnement.

« La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont consommables »

Certains spécialistes préconisent les biopesticides qui ne ciblent que les criquets, tandis que d’autres imaginent une voie alternative : « La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont consommables, on peut les manger et ils sont vraiment nutritifs. »

Le Dr. John Kinyuru, scientifique spécialiste de l’alimentation et de la nutrition, fait partie d’un programme de recherche sur l’élevage des insectes comme nourriture, et les criquets y ont une bonne place. « La première option doit être de les tuer et les réduire à une quantité où ils ne sont pas nocifs. […] Mais je suis sûr que si l’essaim vient l’année prochaine, les gouvernements de comtés seront plus préparés à les récolter et à les transformer en nourriture animale ou humaine. »

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