Société

Gabon : comment la rumeur d’enlèvements d’enfants à répétition a enflammé Libreville

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Mis à jour le 30 janvier 2020 à 20h00
Libreville

Libreville © AP/SIPA

Depuis mi-janvier, la rumeur autour de présumées disparitions d’enfants enfle sur les réseaux sociaux et au sein de la population. La psychose s’installe, au point que les écoles se vident de leurs élèves, forçant les autorités à renforcer le dispositif policier.

Vendredi 24 janvier, Libreville s’est comme « embrasée » : dans les rues, des mouvements de foule des élèves criaient aux « voleurs d’enfants », stoppant des voitures et lynchant, parfois à mort, des présumés « kidnappeurs ».

Si la tension est aujourd’hui retombée, après que le gouvernement a mis en place des renforts de police, la psychose a ravivé la peur des « crimes rituels » – ces meurtres avec prélèvements d’organes à des fins fétichistes.

1- Comment la psychose a-t-elle commencé ?

Tout débute peu après la disparition d’un jeune garçon de 3 ans, Rinaldi Abagha, le 12 janvier, à quelques kilomètres de Bitam, dans le Woleu Ntem, au nord du pays. L’information est largement relayée sur les réseaux sociaux, notamment par les Gabonais de la diaspora, puis dans les médias. Progressivement, des affiches relatives à de présumées disparitions, des informations sur des tentatives de kidnapping, ou encore des messages d’alerte contre des enlèvements à venir sont partagés en ligne.

Mais c’est le jeudi 23 janvier au soir que la colère commence à gagner les foules. Dans le quartier du PK7, à Libreville, une foule en colère barre la route, criant à l’enlèvement d’enfants, tandis que des vidéos des protestation circulent sur Facebook et WhatsApp. « J’ai appris le kidnapping de deux enfants. Ici présentement je suis aux Deux Écoles, au lieu d’enlèvement des deux enfants qui étaient accompagnés de leur maman à midi », explique un homme, face caméra, disant avoir interrogé quelques riverains pour vérifier son information.

Vendredi 24 janvier, Libreville s’enflamme littéralement. Panique sur la capitale gabonaise, où plusieurs barricades sont érigées. Dans les rues, la foule course et lynche de présumés « voleurs d’enfants ». Deux d’entre eux succomberont à leurs blessures. Les scènes sont filmées et largement partagées sur les réseaux sociaux.

La psychose gagne aussi la province, où quelques mouvements de masse ont eu lieu pour pourchasser les voleurs d’enfants.

Aujourd’hui, les écoles restent vides et les réseaux sociaux ne cessent de mettre en garde contre d’éventuels kidnappings.

2- Le gouvernement confirme-t-il cette vague d’enlèvements ?

Les autorités l’ont répété à plusieurs reprises : selon elles, il n’y a pas eu de vague d’enlèvements d’enfants au Gabon. Seule la disparition du petit Rinaldi Abagha, pour laquelle une enquête a été ouverte, est reconnue officiellement.

Parlant d’une « psychose savamment entretenue », les autorités gabonaises pointent du doigt l’utilisation d’internet dans la propagation d’informations souvent fausses, alimentant les peurs de la population. Les réseaux sociaux « ne doivent pas être des armes de destruction de son semblable », dénonçait mardi le procureur de Libreville, André Patrick Roponat, à la télévision.

3- Quelles mesures ont été prises ?

Dès les premières manifestations, les forces de l’ordre tentent de maîtriser la foule. Dans des vidéos partagées en ligne, on voit aussi quelques agents tentant de protéger des personnes présentées comme des kidnappeurs contre les excès d’une foule en colère.

Après le pic de tensions du 24 janvier, le gouvernement annonce dans un communiqué « un déploiement conséquent des forces de sécurité et de défense sur toute l’étendue du territoire national, avec une plus grande concentration aux abords des établissements scolaires », ainsi que « des fouilles systématiques des véhicules ».

Le procureur a également ouvert une enquête pour identifier les lyncheurs des deux présumés kidnappeurs victime de la justice populaire, Stanislas Mba Ngoua et Patrick Eyeghe – ce dernier étant décédé à l’hôpital. En parallèle, la justice dit traquer les propagateurs de fausses nouvelles.

Mardi 28 janvier, le procureur a annoncé que 89 personnes ont été déférées, et que cinq d’entre elles ont déjà été placées sous mandat de dépôt pour « répondre des faits de participation à un attroupement armé ayant troublé l’ordre public, diffusion de nouvelles fausses ayant troublé l’ordre public et outrage à agents dans l’exercice de leurs fonctions ».

4- Existe-t-il des témoins de ces enlèvements ?

« Jusqu’à ce jour, le parquet n’a enregistré aucune plainte relative à l’enlèvement d’un enfant », martèle le procureur André Patrick Roponat.

Mis à part la famille du jeune Rinaldi disparu le 12 janvier, Jeune Afrique n’a pu identifier aucune famille ayant porté plainte pour disparition ou tentative d’enlèvement d’un enfant ou d’un proche.

Plusieurs personnes affirment pourtant, sur les réseaux sociaux ou dans des conversations privées, avoir été témoins de ce qui semblait être un enlèvement ou une tentative d’enlèvement, ou bien connaître des familles de disparus. Sur Facebook, par exemple, une vidéo publiée le 24 janvier montre une jeune fille du lycée de Sibang, à Libreville, en pleurs. Elle dit que les passagers d’une voiture ont enlevé une élève qui était à ses côtés.

Beaucoup des Gabonais contactés par Jeune Afrique expliquent ne pas avoir confiance dans les autorités. Selon eux, les présumés témoins auraient désormais peur d’être accusés de propagations de fausses nouvelles, au risque d’être interpellés.

« Ma sœur cherche son enfant depuis vendredi. Il était resté à la maison mais elle ne l’a plus retrouvé depuis ce jour. Elle a peur de se rendre au commissariat par crainte d’y être retenue », raconte à JA une femme qui préfère garder l’anonymat.

Un reportage diffusé le 28 janvier à la télévision nationale montre Emmanuelle Lipoye, 27 ans, et Noëllie Yenot, 17 ans, arrêtées par la gendarmerie pour « fausses propagations de kidnapping », suite à une vidéo postée sur Facebook où Emmanuelle Lipoye filme Noëllie, qui aurait selon elle échappé à une tentative d’enlèvement.

5- Pourquoi la peur des crimes rituels refait surface ?

Ces meurtres avec prélèvements d’organes et/ou de sang sur la victime, à des fins fétichistes, ont fait l’actualité nationale dans les années 2012-2013.

Des manifestations pour dénoncer ces crimes, à laquelle la Première dame Sylvia Bongo avait également participé, avaient alors eu lieu à l’échelle nationale. Cette campagne faisait suite à la découvertes de cadavres privés de certains organes.

La rumeur insinue que les commanditaires de ces assassinats à des fins fétichistes seraient de hautes personnalités du pays, qui utiliseraient des organes ciblés ou le sang des victimes afin d’acquérir un plus grand pouvoir.

Nombre de Gabonais disent ainsi vivre au quotidien dans la peur des enlèvements à des fins fétichistes, ou de la « voiture noire » censée kidnapper les gens, et particulièrement les enfants.

Dernièrement, en juillet 2019, c’est la commune de Léconi, dans le Haut-Ogooué (est), qui s’était enflammée suite à un présumé crime rituel sur un septuagénaire, Rigobert Kaloulou. La population accusait le député de Léconi, Philippe Ngaipe, d’être à l’origine du meurtre. Celui-ci a été suspendu du parti au pouvoir, auquel il appartenait ; cinq personnes avaient été interpellées dans cette affaire.

Il y a près de quinze ans, en mars 2005, Jean-Elvis Ebang Ondo retrouvait le corps sans vie de son fils Eric vidé de son sang et amputé de sa langue et de son sexe, en plein Libreville. Il a ensuite créé l’Association de lutte contre les crimes rituels (ALCR) pour dénoncer les meurtres à visées fétichistes. Face à la psychose actuelle, Jean-Elvis Ebang Ondo estime la rumeur fondée. Mais lui-même ne cite le nom d’aucune famille de victime ayant porté plainte.

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