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dipe et le négrillon

Par - Alexandra Roy
Mis à jour le 20 juin 2005 à 01:00

Le troisième volet des Mémoires d’enfance du Martiniquais Patrick Chamoiseau. Tendre et savoureux.

Jusque-là, tout était simple : l’existence du négrillon se partageait entre les Manmans et les Papas, les Grandes-Personnes (tous les autres adultes), les Grands (les frères et soeurs aînés) et les êtres-humains (les petits garçons, comme lui). Ses seuls soucis étaient les « non » que lui opposaient les Grandes-Personnes. Mais cette période de félicité va prendre fin quand, en grandissant, il est confronté à des découvertes plus mystérieuses les unes que les autres, qu’il va falloir analyser, comprendre et surpasser.
Comme celle, par exemple, d’un certain « ti-bout de son anatomie » auquel il n’avait jamais prêté attention et qui « se signalait à lui d’une sorte incompréhensible, pas désagréable : il se raidissait tout seul comme un asticot victime d’un sortilège ». Ou encore celle des petites-filles, aperçues à travers les persiennes qui donnent sur la cour de leur école, ces créatures qui « portent des nattes, des papillotes, des noeuds papillons assortis aux robes à fleurs et à dentelles » et qui, elles, n’auraient pas de ti-bout : une malédiction le leur aurait arraché…
À bout d’enfance est le troisième volume des récits autobiographiques que Patrick Chamoiseau a consacrés à ses toutes jeunes années. Le tome initial relatait ses premières expériences, ses premières sensations ; le deuxième explorait les années d’école où lui est venu l’amour des livres et de la langue française. Ce dernier volume retrace avec sensibilité et finesse le développement affectif de l’auteur, que l’on pourrait appeler, en termes psychanalytiques, la période oedipienne, depuis l’univers protégé de l’attention maternelle à la découverte de l’autre, en passant par l’angoisse de castration.
Patrick Chamoiseau est né en Martinique. Ses études en métropole lui permettront d’acquérir une parfaite maîtrise de la langue française. Et c’est en revenant sur son île natale qu’il redécouvrira le dynamisme de sa première langue, le créole. De là ce style si particulier qui mêle le vocabulaire de la tradition orale antillaise à un français classique. Car si cet auteur écrit en français, les emprunts qu’il fait, avec beaucoup d’humour, à sa langue maternelle ont pour effet des textes qui « sonnent » créole.
Prix Goncourt 1992 pour Texaco (Gallimard), formidable épopée qui retrace cent cinquante ans de l’histoire de la Martinique, Patrick Chamoiseau parvient, avec une grande tendresse mais sans mièvrerie, à nous donner l’illusion que c’est un enfant même qui a écrit le texte, nous faisant ressentir voire revivre les émotions de cette période de la vie où le monde ne nous réserve que des découvertes heureuses. Le titre de la collection résumerait à lui seul le troisième volet de ces Mémoires : « Haute Enfance ».