Industrie

Algérie : neuf mois après le début des purges, l’industrie laissée exsangue

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 31 janvier 2020 à 09h10
Les consommateurs d'un café algérien regardent le procès d'Ahmed Ouyahia à la télévision, le 4 décembre 2019

Les consommateurs d'un café algérien regardent le procès d'Ahmed Ouyahia à la télévision, le 4 décembre 2019 © Doudou Toufik/AP/SIPA

Salaires non versés, chantiers à l’arrêt, contrats résiliés… La situation des entreprises détenues par Ali Haddad et les frères Kouninef, toujours en prison, est critique, malgré la mise en œuvre d’un plan de sauvetage en septembre dernier. Désemparés, des salariés protestent, en appelant directement au président Abdelmadjid Tebboune.

Plus de sept mois après avoir lancé une première vague de manifestations pour alerter les pouvoirs publics sur les difficultés que traversent leur groupe depuis l’arrestation de leur patron Ali Haddad, en avril, les salariés des différentes filiales d’ETRHB sont à nouveau dans la rue. Sous l’impulsion de la section syndicale de la direction générale du groupe algérien de BTP, ils ont organisé plusieurs actions à travers le pays depuis début janvier pour protester contre le retard dans le versement de leur salaire.

La liste de leurs revendications comprend huit demandes, parmi lesquelles le versement des salaires non perçus, le retour à une rémunération régulière à partir de février et la mise en place d’un plan de relance effectif. Pour les salariés d’ETHRB, la gestion par administrateurs des entreprises appartenant aux hommes d’affaires ciblés par l’opération anti-corruption en Algérie, montre ses limites.

Dans un souci de désamorcer la crise sociale au sein des poids lourds de l’industrie, le parquet d’Alger avait désigné en septembre un expert-comptable à la tête de chacun des fleurons nationaux touchés par la vague d’arrestation de patrons pour assurer la pérennité des activités et des emplois.

Le spectre de Khalifa

Outre ETRHB, ce dispositif inédit, concerne les groupes KouGC, propriété des frères Kouninef, Tahkout Manufacturing Company (TMC), fondé par Mahieddine Tahkout et distributeur exclusif de Hyundai en Algérie, Sovac (distributeur de Audi, Seat et Volkswagen), présidé par Mourad Oulmi, Global Group de Hassen Arbaoui (propriétaire de Kia Motors), ainsi que le groupe Ival, détenu par Mohamed Bairi et concessionnaire de la marque Fiat. Ces deux derniers ont écopé d’une peine respectivement de six et trois ans de prison dans une affaire de favoritisme dans le secteur automobile en décembre dernier, lors du premier méga-procès pour corruption.

La nomination d’administrateurs devait permettre d’éviter à ces entreprises de connaître le même sort que le groupe de l’ex-milliardaire Rafik Khalifa, dont la faillite en 2003 a laissé quelque 15 000 employés sans emploi. Sachant que, cette fois, ce sont plusieurs poids lourds du secteur privé algérien qui sont en difficultés, dans une Algérie touchée par un fort ralentissement économique, depuis la chute du prix du baril de pétrole en 2014, et un chômage de masse. La survie de ces entreprises est un sujet sensible.

Pertes de plusieurs contrats

Un premier signal positif avait été envoyé dès l’arrivée de ces administrateurs, qui avaient ordonné le dégel des comptes bancaires des sociétés. « Cette décision nous a rassurés au début car le blocage des comptes de l’entreprise du jour au lendemain a été une catastrophe, ça avait tout paralysé », avance un cadre administratif à KouGC. Mais quelques mois plus tard, la situation de ces groupes n’a quasiment pas évolué. Activités à l’arrêt, contrats résiliés, accumulation de dettes… Au-delà de la question des salaires, les travailleurs s’inquiètent pour l’avenir de leur société. « Notre administrateur nous promet un plan de relance depuis octobre mais nous n’en avons toujours pas vu la couleur. Or, si l’activité ne redémarre pas on ne va bientôt plus pouvoir payer les salaires », s’alarme notre interlocuteur sous couvert d’anonymat.

les autorités n’ont pas le courage de décréter le chômage technique

Du côté d’ETRHB, on dénonce l’inertie de l’administrateur, Larbi Roumili, ancien membre du conseil d’administration de l’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications (ARPT). Sous sa supervision, la situation du groupe créé par l’ex-patron des patrons s’est même détériorée. Selon nos informations, l’entreprise fait face à une avalanche de mises en demeure. La dernière en date provient de l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT), concernant la réalisation d’un réservoir de 15 000 mètres cube à Béchar. Plusieurs accords ont déjà été rompus. En octobre, ETRHB s’est vu retirer coup sur coup le contrat de construction de la piste principale de l’aéroport d’Alger, au profit du concurrent, l’entreprise publique Cosider, et le marché de modernisation de la route nationale RN9, d’un montant supérieur à 350 millions de dinars (2,6 millions d’euros), finalement confié à l’entreprise franco-algérienne Grands Travaux Publics (GTP CAN).

« On vient au bureau mais il n’y a rien à faire. Les autorités n’ont pas le courage de décréter le chômage technique, nous indemniser et nous laisser partir. Mais dans les faits nous sommes au chômage technique. C’est comme si le gouvernement attendait que les gens partent d’eux-mêmes ou prennent des congés sans solde. Dans cette histoire, les employés sont les plus pénalisés », souffle un cadre juridique à ETRHB.

Les représentants syndicaux entendus par la justice

Symbole de l’effondrement de ce leader du BTP, l’abandon de deux projets très ambitieux : la construction d’une cimenterie à Relizane, à 300 km environ à l’ouest d’Alger, et d’une aciérie à Annaba, à 570 km à l’est de la capitale. « L’équivalent de 130 millions d’euros de matériaux de fabrication du complexe sont stockés sur le chantier et laissés sans gardiennage car nous n’avons plus les moyens de payer pour la surveillance du site. Une partie de la marchandise est aussi bloquée dans les ports, les droits de magasinage commencent à être très élevés. Il faudrait au moins une année pour être en mesure de reprendre les travaux », estime Samir Zitouni, chef du projet de la réalisation de la cimenterie. Si cette crise persiste, les partenaires danois, FLSmidth, et chinois, Beijing Triumph International Engineering Company, menacent de déclencher une procédure d’arbitrage international.

ils ne sont pas autorisés à vendre des actifs du groupe ni à licencier pour assainir la comptabilité

Devant la colère des travailleurs d’ETRHB, le juge d’instruction chargé du dossier a reçu le 23 janvier des représentants syndicaux qui avaient lancé un « appel de détresse » sur la « situation désastreuse » du groupe dans une lettre adressée au président Abdelmadjid Tebboune au début du mois. Pour calmer le jeu, le magistrat pourrait ordonner le remplacement de Larbi Roumili par un autre administrateur.

Mais ce remaniement suffira-t-il à remettre le groupe dirigé par Ali Haddad à flot ? Les administrateurs ont-ils réellement les moyens d’empêcher la décomposition de ces mastodontes industriels, voire leur liquidation ?

Caisses vides

« Leurs prérogatives sont limitées. Ils gèrent les affaires courantes mais les décisions stratégiques sont remises à plus tard. Par exemple, ils ne sont pas autorisés à vendre des actifs du groupe ni à licencier pour assainir la comptabilité », souligne un syndicaliste employé à KouGC.

La tâche de ces administrateurs s’avère d’autant plus délicate que l’état financier de certains de ces groupes est préoccupant. « Les caisses sont vides. Et plus un sous ne rentre. On détient une créance de 10 milliards de dinars (75 millions d’euros) facturés et 13 milliards stockés (98 millions d’euros) auprès des maîtres d’ouvrages », indique un responsable à ETRHB. Il ajoute : « ces affaires judiciaires sont survenues au pire moment pour nous. Le groupe était dans une stratégie boulimique, il a multiplié les investissements pour se diversifier. Il a bénéficié de facilité d’accès à des crédits bancaires pour le lancement de projets industriels coûteux, dont l’amortissement s’étale sur plusieurs années. »

Dans ce contexte, ils sont nombreux à douter des chances de survie de leur employeur. Dépité, un cadre de KouGC lâche : « je ne vois pas le groupe sortir de cette crise sous la forme telle qu’on l’a connu. S’il arrive à s’en sortir. »

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