Médias

[Chronique] À Davos, une militante écologique africaine bannie d’une photo

Par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Glez

© Glez

À Davos, l’agence de presse américaine Associated Press a retiré une militante écologique ougandaise d’un cliché, pour ne laisser apparaître que les quatre autres activistes blanches, dont Greta Thunberg. Boycott raciste ou impératif technique ?

Sur la photo originelle, prise au forum de Davos, le 24 janvier à l’issue d’une conférence de presse d’activistes pour le climat, figurent cinq jeunes filles. Sur le cliché publié, dans la foulée, par l’agence américaine Associated Press (AP) ne sont visibles que quatre d’entre elles. Certes, le traitement numérique fait partie intégrante du travail éditorial d’un journaliste reporter d’images (JRI).

Mais c’est justement la dimension éditoriale de ce choix qui interroge, pour une raison particulière : les personnalités repêchées – parmi elle la suédoise Greta Thunberg – ont un teint caucasien et des couleurs de cheveux qui vont du blond au auburn-roux. La militante « coupée au montage », elle, a une peau d’ébène et une nature capillaire afro.

Victime du décor

La version originelle, sur laquelle apparaît l’Ougandaise Vanessa Nakate, n’a pas manqué d’apparaître sur les réseaux sociaux. Rapidement, la mise en regard cruelle des deux versions photographiques devient virale et le site BuzzFeed interroge l’adolescente « effacée ». Celle-ci déclare avoir « fondu en larmes », non pour elle-même mais « pour tous les Africains ». La militante décrypte le boycott visuel de son image comme le manque de « valeurs » que les médias internationaux portent au continent. Une zone de la planète où vivent pourtant les populations qui sont tout à la fois les plus durement menacées par la crise climatique et les moins émettrices de gaz à effet de serre.

Comme il fallait s’y attendre, l’agence de presse américaine plaide une précipitation compréhensible dans un secteur d’urgence journalistique, ainsi qu’un choix artistique lié au concept de « composition ». La jeune Ougandaise aurait été la victime du décor. Derrière les quatre Caucasiennes apparaissent le ciel, des montagnes et des chalets suisses, tandis qu’un immeuble obstrue l’horizon, dans le dos de Vanessa Nakate. À croire que c’est l’architecture qui est raciste…

Dénégation journalistique

L’atteinte à la cohérence bucolique de l’image est-elle suffisante pour justifier la dénégation journalistique de l’universalisme de la cause incarné ici par la variété épidermique des jeunes filles ? AP tend doublement le bâton pour se faire battre. L’autre versant d’une photographie de presse est son identification et cette dimension semble davantage poser problème à l’agence de presse, lorsqu’il s’agit de personnalités de couleur.

En août dernier, à l’occasion du sommet du G7 de Biarritz, une journaliste de l’agence américaine avait légendé Cyril Ramaphosa comme un « président non identifié » (« one unidentified leader »). Elle avait pourtant tagué correctement les autres acteurs de la photo : Emmanuel Macron, Justin Trudeau et Narendra Modi. À Davos, lors de ce même rassemblement autour de Greta Thunberg, c’est l’agence Reuters qui aurait confondu Vanessa Nakate et la militante zambienne Natasha Mwansa, avant d’anonymer l’Ougandaise.

Deuxième fait qui laisse penser qu’AP se sent suffisamment morveuse pour se moucher : le cliché rogné a été retiré de son réseau. Soumission au politiquement correct ou manque de conviction de ses propres arguments éditoriaux ?

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