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Teodoro Obiang Nguema: « Nous attirons les jaloux, les aventuriers et même les mercenaires »

Par - Propos recueillis à Bruxelles par Zyad Limam
Mis à jour le 20 juin 2005 à 01:00

Tentatives de déstabilisation et critiques véhémentes de son régime, gestion des revenus pétroliers et de ses relations avec ses voisins… Le chef de l’État équatoguinéen pense déjà à l’après-pétrole et n’élude aucune question. Entretien.

Son français est presque impeccable, avec une pointe d’accent espagnol. Teodoro Obiang Nguema, 69 ans, dont déjà près de vingt-sept au pouvoir, est le vice-doyen des chefs d’État en exercice, juste derrière son homologue gabonais Omar Bongo Ondimba. L’homme est discret, peu connu, et pourtant son pays, la Guinée équatoriale, fait fréquemment la une des journaux depuis une rocambolesque tentative de coup d’État en mars 2004.
Le président nous reçoit à Bruxelles, où il est en visite officielle auprès de l’Union européenne. Nous sommes reçus dans une suite de l’hôtel Conrad. Les ministres et les conseillers présents se faufilent dans la pièce. Nous sommes quasiment en pleine audience publique. Mais l’autorité du chef, presque palpable, n’incite personne à intervenir, voire à lever un sourcil pendant l’entretien.
La Guinée équatoriale est devenue, en moins de dix ans, l’un des principaux producteurs de pétrole d’Afrique subsaharienne. En clair, elle s’est hissée au rang d’une petite puissance financière qui modifie les équilibres régionaux anciens et qui attire aussi, comme le dit Obiang Nguema lui-même, « les appétits, les jaloux et même les mercenaires… ». El Presidente s’exprime avec une voix feutrée, hausse très rarement le ton. La Cemac, les tentatives de déstabilisation de son régime, les critiques parfois véhémentes de la presse internationale, la gestion des revenus pétroliers, son propre bilan… Il n’hésite pas à parler clair. En concluant, avec une pointe de fierté non dissimulée, que, lui, il travaille pour l’Histoire…

Jeune Afrique/l’Intelligent : Vous êtes en visite à Bruxelles. Que représente la capitale européenne pour un pays comme la Guinée équatoriale ?
Teodoro Obiang Nguema : Je suis à Bruxelles à plusieurs titres. Tout d’abord en tant que président en exercice de la Cemac [Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale, NDLR]. Et nous avons un certain nombre de dossiers de coopération entre l’Union et notre propre organisation régionale. Je suis également ici en tant que président d’un pays signataire des accords ACP [Afrique-Caraïbes-Pacifique, NDLR]. Et les relations que l’on pourrait qualifier de « bilatérales » entre la Guinée équatoriale et l’Union européenne sont très importantes. Nous avions donc un menu chargé lors de notre rencontre avec le président de la Commission, José Manuel Barroso.
J.A.I. : Votre visite intervient au moment où la construction européenne connaît une véritable crise, avec le double rejet français et néerlandais du projet de Constitution. Quel est votre regard d’Africain sur ce moment historique ?
T.O.N. : Nous avons besoin de l’Union européenne. Nous attendons, en quelque sorte, l’émergence de cette nouvelle puissance. L’Europe doit faire preuve de courage, regarder à long terme et surmonter ses difficultés.
J.A.I. : Mais les Européens ont-ils encore cette volonté ?
T.O.N. : Je le crois. Les votes négatifs français et néerlandais ont probablement été déterminés par des questions de politique intérieure. Ce malaise ne doit pas bloquer le processus européen indéfiniment. La France est un grand pays, elle est au coeur de l’Union, elle doit prendre ses responsabilités. Je suis sûr qu’elle trouvera la maturité et les moyens de résoudre ses problèmes.
J.A.I. : Ce ne sera pas facile. Peut-être avez-vous des conseils pour le président Jacques Chirac…
T.O.N. : Je n’ai pas de conseils à lui donner. Évidemment. Le président Chirac est un homme d’expérience, qui connaît très bien son pays et les défis auxquels il est confronté. Je suis sûr qu’il saura convaincre ses compatriotes.
J.A.I. : Revenons sur le sujet de l’intégration dans votre région. On dit souvent que le processus est plus avancé en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique centrale. Est-ce que cela correspond à la réalité ?
T.O.N. : Malheureusement, oui. J’ai déjà évoqué avec mes pairs chefs d’État la nécessité d’une réforme majeure de nos structures communes. En réalité, pour le moment, nous avons juste changé de nom, l’Udeac est devenue la Cemac. Mais nous continuons à fonctionner avec les anciens textes qui ne sont plus adaptés. Nous sommes, c’est le cas de le dire, dans le statu quo. Or la région a changé, elle doit affronter les questions extrêmement difficiles du développement et de la globalisation économique. La Guinée équatoriale, aussi, a fait son entrée dans une organisation qui était exclusivement composée d’anciennes colonies françaises. Et nous ne sommes plus à l’époque coloniale.
J.A.I. : Que voulez-vous dire ?
T.O.N. : Il y a un certain nombre de choses que nous ne comprenons pas. La Guinée équatoriale est certes un petit pays, et personne ne pouvait imaginer qu’elle deviendrait la principale puissance financière de la région, mais c’est le cas. Nos dépôts alimentent largement la BEAC, la Banque centrale de la zone. Pourtant ces dépôts, très importants, ne nous procurent aucun avantage, alors que nous pourrions les placer sur le marché international et faire gagner de l’argent à la Guinée équatoriale. Ces dépôts devraient être rémunérés, mais ils ne le sont pas. Les textes actuels ne prévoient pas le cas d’un pays disposant de larges liquidités. Ils sont calqués sur les statuts anciens, qui eux-mêmes étaient adaptés à une situation où la France prenait tout en charge ou presque.
Dans le même ordre d’idées, je ne comprends pas pourquoi un pays peut avoir le privilège de détenir de manière permanente le poste de gouverneur de la BEAC. Je n’ai rien contre le Gabon, c’est un pays frère, et je n’ai rien de personnel contre le gouverneur Jean-Félix Mamalepot, mais je crois que, maintenant, il faut avant tout privilégier les compétences, d’où qu’elles viennent. Enfin, je ne comprends pas comment le principal pays créditeur de la région, c’est-à-dire la Guinée équatoriale, ne dispose d’aucun poste au niveau de la direction de la Banque centrale. Le gouverneur est gabonais, le vice-gouverneur est congolais et le secrétaire général est tchadien. Nous devons être associés aux grandes décisions.
J.A.I. : Comment vos pairs vont-ils réagir à ces demandes ?
T.O.N. : Je ne veux pas parler à leur place, mais j’ai lancé un message. Je me doute que, pour le moment, les réactions sont plutôt négatives.
J.A.I. : D’autant que les relations bilatérales avec vos voisins ne sont pas toujours faciles. À commencer par le Cameroun, dont vous avez expulsé un certain nombre de ressortissants l’année dernière.
T.O.N. : Non, nous n’avons pas de problèmes avec le Cameroun. C’est très exagéré. Je comprends que ces expulsions aient pu choquer l’opinion, mais il faut savoir qu’elles étaient liées à une question de sécurité intérieure grave, vitale. Nous avons été attaqués par des mercenaires, et certains de ces derniers avaient des relais, des appuis, des amis au coeur des populations étrangères installées en Guinée équatoriale. Il y avait des mercenaires africains en quelque sorte. C’est pour cela que nous avons dû nous résoudre à contrôler les ressortissants étrangers qui vivent chez nous.
J.A.I. : Vous pensez que le président Biya se rendra à Malabo pour le sommet de la Cemac que vous allez accueillir à la fin du mois ?
T.O.N. : Pourquoi ne viendrait-il pas ?
J.A.I. : Vous avez également des difficultés avec le Gabon, en particulier sur la question de l’îlot Mbanié et le partage des eaux territoriales.
T.O.N. : Vous savez que ce très vieux conflit date d’avant mon arrivée au pouvoir. En ce qui me concerne, je n’ai aucun problème avec le président Bongo Ondimba, c’est un ami, un frère, c’est le doyen dans notre région. Le secrétaire général des Nations unies a été chargé de la médiation, et je suis sûr que nous sommes sur la bonne voie.
J.A.I. : On peut donc parler d’une solution avant la fin de l’année ?
T.O.N. : Je ne sais pas. Le calendrier est entre les mains des Nations unies.
J.A.I. : Au Gabon, l’opinion publique et une bonne partie de l’élite dirigeante sont très remontées. On estime que votre position sur la question est à la fois maximaliste et très intéressée. La région disputée, on le sait, recèle des indices pétroliers encourageants…
T.O.N. : En ce qui nous concerne, ce n’est pas une question de ressources naturelles. Pour moi, il s’agit de souveraineté nationale. D’ailleurs, j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises la possibilité d’exploiter conjointement les ressources pétrolières de cette zone.
J.A.I. : L’Afrique cherche à obtenir un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. La Guinée équatoriale est-elle concernée par ce dossier ?
T.O.N. : Je pense que l’Afrique devrait avoir deux ou trois membres au Conseil. Nous sommes un continent immense, nous sommes souverains, nous ne sommes plus des colonies. Il faut que nous soyons convenablement représentés. Et c’est à nous, pays africains, de déterminer comment nous y serons représentés et par qui.
J.A.I. : Mais des grands pays sont déjà quasi ouvertement candidats, le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Égypte…
T.O.N. : [Sourire.] Tout cela est prématuré. Nous en parlerons lors de la prochaine réunion de l’Union africaine, début juillet à Syrte, en Libye. Et d’ailleurs, pourquoi un pays comme la Guinée équatoriale ne pourrait pas, lui aussi, se présenter… ?
J.A.I. : Autre affaire qui agite le paysage politique africain, la difficile succession du président Eyadéma et l’arrivée controversée au pouvoir de son fils. Vous aussi, vous avez des enfants qui pourraient un jour prétendre à des hautes responsabilités publiques…
T.O.N. : Pourquoi parlez-vous encore de « succession » ? La succession est terminée. Il y a eu des élections, et il y a un président élu. C’est la démocratie.
J.A.I. : Vous n’êtes donc pas opposé à cette présidence quasi héréditaire ?
T.O.N. : Je vous l’ai dit, c’est la démocratie qui compte. C’est la volonté populaire qui compte. C’est le peuple qui choisit celui qu’il veut.
J.A.I. : La présidentielle togolaise d’avril dernier a été assez largement contestée…
T.O.N. : Je ne sais pas. Je n’étais pas membre de la commission électorale.
J.A.I. : Permettez-moi de revenir vers votre pays. Ce qui est frappant pour l’observateur, c’est le décalage entre l’image de stabilité et de croissance que dégage la Guinée équatoriale et les critiques particulièrement dures que l’on peut lire dans la presse occidentale…
T.O.N. : C’est normal. Nous attirons les opposants, les aventuriers et les critiques de tous bords. Des lobbies veulent brouiller notre image. Vous savez, nous étions, il y a quelques années, un pays très pauvre. Et nous sommes devenus le quatrième ou le cinquième pays d’Afrique selon le revenu par habitant. Les organismes internationaux reconnaissent notre bonne gestion, nos progrès. Alors les commentaires de presse ne me concernent pas. Je fais mon travail.
J.A.I. : On reproche en particulier au gouvernement de ne pas en faire assez pour que les populations défavorisées profitent mieux du boom pétrolier…
T.O.N. : Encore une fois, vous me parlez de commentaires de presse. Les revenus pétroliers profitent à tous. Venez en Guinée équatoriale, écoutez ce que les gens vous diront. Ce sont eux, les citoyens, qui peuvent légitimement critiquer. C’est beaucoup plus sérieux que ce qui est écrit dans les journaux…
J.A.I. : Cette question est liée à celle, plus large, de la gestion de la manne pétrolière. On dit qu’elle est particulièrement opaque. On parle de comptes en banque à l’étranger, aux États-Unis notamment…
T.O.N. : L’affaire des comptes en banque aux États-Unis est le résultat d’un travail de lobbying lié à la tentative des mercenaires de renverser le régime légal de la Guinée équatoriale. Comme par hasard, ces insinuations sont sorties au même moment. C’est un montage grossier de ceux qui voulaient nous déstabiliser. L’État peut avoir des comptes en banque, ce n’est pas interdit. Et moi, je n’ai pas besoin de détourner l’argent du pays. Vous savez, si je me présente à un nouveau mandat, je serai réélu. Les citoyens reconnaissent mon travail. Ils savent que je m’investis pour eux, pour l’avenir. Je travaille pour le peuple, pas pour les étrangers, ni pour la presse.
J.A.I. : On dit que c’est vous en personne qui autorisez ou non toutes les dépenses de l’État et les sorties du Trésor…
T.O.N. : C’est tout à fait vrai. Je suis le premier responsable devant le peuple de la gestion du pays. Si nous avons aujourd’hui des ressources financières importantes, c’est aussi parce que, justement, je suis l’ordonnateur national. Le FMI a voulu que j’abandonne cette responsabilité. J’ai refusé et, aujourd’hui, ils sont d’accord avec moi. Je ne fais pas cela pour moi. Je protège mes ministres, mes responsables. Sinon ils seraient constamment sous pression et accusés par ailleurs de je ne sais quelle malversation…
J.A.I. : Les chiffres des revenus pétroliers sont-ils publics ? Pourquoi certains parlent-ils de secret d’État ?
T.O.N. : Mais enfin, tous les chiffres sont publics. Nos ressources pétrolières, douanières, administratives sont déclarées. Nous avons des relations officielles avec le FMI. Nous fonctionnons dans la transparence. Que voulez-vous que je déclare en plus pour faire plaisir à la presse ?
J.A.I. : Cette année, les prix du pétrole ont été particulièrement élevés…
T.O.N. : Tout à fait d’accord. C’est notre bénédiction.
J.A.I. : Autre question centrale, les conditions de partage des recettes entre l’État et les compagnies pétrolières. Votre pays a-t-il su négocier des conditions favorables ?
T.O.N. : Nous avons des conditions favorables, sauf peut-être dans le cas d’ExxonMobil qui fut le premier arrivé, le premier prospecteur. À ce titre, il a bénéficié en quelque sorte d’une prime. Mais pour toutes les autres compagnies, les conditions sont très équitables pour notre pays. D’ailleurs, nos relations évoluent. Nous travaillons en ce moment sur un projet très important d’exploitation de gaz liquide. Ce projet est estimé à plus de 1,5 milliard de dollars. Et la Guinée équatoriale, cette fois-ci, va participer directement au financement.
J.A.I. : Connaît-on le volume exact des réserves pétrolières du pays, la date prévisible de la baisse de production ?
T.O.N. : Nous avons des programmes pour visualiser les perspectives. Mais nous essayons déjà de préparer « l’après ». C’est ce que je dis à mes compatriotes, il faut penser à la rentabilité économique, à la vie sans pétrole. Dès maintenant.
J.A.I. : Comment voyez-vous l’évolution économique de la Guinée équatoriale pour les dix ans qui viennent ?
T.O.N. : Je ne veux pas faire de comparaison, ou nous prendre pour un « soi-disant » émirat. Ce qui nous préoccupe essentiellement et avant tout, c’est le développement du pays en adéquation avec ses ressources pétrolières. Ce qui compte, c’est sortir de la pauvreté. Ce qui compte, c’est investir dans la santé, l’éducation, les infrastructures.
J.A.I. : Un autre secteur semble particulièrement porteur, c’est celui de la forêt…
T.O.N. : Vous savez, nous n’avons pas besoin d’exploiter toutes les ressources en même temps. Pour le moment, nous n’avons pas besoin de la forêt. Nous souhaitons la protéger, au contraire. Nous avons limité les coupes. Et nous nous sommes engagés dans une politique de parcs naturels.
J.A.I. : La Guinée équatoriale pourrait devenir une grande destination touristique, mais on dit que le pays n’est pas très ouvert sur le monde…
T.O.N. : Quand nous aurons fini de régler nos problèmes d’infrastructures et de sécurité pour les touristes, ce que nous sommes en train de faire, alors nous serons ouverts sur le monde. Vous savez, avec le pétrole, c’est fou le nombre de gens qui ont des « projets », des « ambitions », des « visions » pour la Guinée équatoriale. Nous attirons les appétits. Au point que même des mercenaires s’y mettent…
J.A.I. : Selon certains analystes à Washington, votre pouvoir est devenu central pour la stabilité régionale. La Guinée équatoriale est-elle protégée par les États-Unis ?
T.O.N. : Il ne faut pas caricaturer. Nous avons évidemment des intérêts en commun. Mais nous ne bénéficions pas de « protection » américaine. C’est nous qui assurons notre propre protection. Et celle, d’ailleurs, des entreprises américaines qui travaillent chez nous.
J.A.I. : Des observateurs trouvent que la tentative de coup d’État menée par les mercenaires en mars 2004 est le signe de l’usure de votre régime…
T.O.N. : Mais enfin, qui doit demander le changement en Guinée équatoriale. Les mercenaires ? Les Américains ? Les Français ? Les Espagnols ? Ou bien le peuple équatoguinéen lui-même ?
J.A.I. : Vous semblez intimement persuadé du lien entre les mercenaires et votre opposant exilé en Espagne, Severo Moto.
T.O.N. : Les mercenaires n’ont pas agi seul. Ils ont désigné des commanditaires, dont ce monsieur Severo Moto, mais également Elie Khalil, Graig Wales… Des instructions sont encore en cours en Angleterre et en Espagne pour confirmer leurs déclarations. C’est maintenant à la justice de se prononcer. Dans cette affaire, nous poursuivrons tous les auteurs jusqu’au bout. Des responsables ont été déjà condamnés. Le mercenaire Nick du Toit a été condamné à Malabo. Nous continuons à chercher une solution judiciaire afin que Simon Mann soit extradé de Harare vers l’Afrique du Sud ou la Guinée équatoriale pour y être jugé. Non pour trafic d’armes, mais pour tentative de coup d’État.
J.A.I. : Amnesty International a accusé le gouvernement de laisser les mercenaires condamnés « mourir de faim » dans les prisons…
T.O.N. : Nous avons répondu à ces inventions. La Croix-Rouge internationale a rendu visite à ces personnes, et elle a pu se rendre compte de la réalité.
J.A.I. : Le Zimbabwe a récemment libéré et expulsé vers l’Afrique du Sud un certain nombre de personnes impliquées dans cette tentative de coup d’État.
T.O.N. : Ils ont libéré les seconds couteaux. Ou les cas tangents. Mais les cerveaux sont toujours en prison, comme en Guinée équatoriale. Nous avons nous-mêmes également gracié six ressortissants arméniens impliqués à leur insu dans cette opération.
J.A.I. : Quel regard portez-vous sur votre opposant exilé en Espagne, Severo Moto ?
T.O.N. : Je n’ai pas d’opposant exilé à Madrid. Ce monsieur qui s’appelle Severo Moto n’est pas un opposant. C’est un délinquant condamné par la justice de son pays, la Guinée équatoriale. Et l’on ne peut pas faire de la politique avec un délinquant. Les instructions en cours démontreront également sa participation à la tentative de coup d’État. Je note d’ailleurs que les autorités de Madrid ont également pris la mesure du caractère fantaisiste de ce personnage après ses dernières déclarations accusant les services secrets espagnols d’avoir voulu l’assassiner. Par ailleurs, aujourd’hui, tous mes compatriotes qui ont été en Espagne pour des raisons politiques sont rentrés. Nous n’avons plus d’opposants à l’extérieur.
J.A.I. : Pourtant, ce n’est pas facile d’être opposant en Guinée équatoriale, non plus. Placido Mico, le chef du principal parti d’opposition, le CPDS, a lui aussi fini en prison…
T.O.N. : Ce n’est pas moi qui l’y ai mis, c’est la justice. Je ne suis pas juge. En revanche, c’est moi qui l’ai amnistié.
J.A.I. : Tout de même, on sait qu’en Afrique, les chefs d’État ont, au moins, un pouvoir d’influence sur les juges.
T.O.N. : Moi, je n’ai pas ce pouvoir-là. Je n’influence pas les juges.
J.A.I. : Vous avez des relations toujours complexes et parfois conflictuelles avec Madrid. Le complot des mercenaires avait, semble-t-il, des ramifications en Espagne. Récemment, le ministre des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos est venu en visite officielle chez vous. Quel est l’état de vos relations bilatérales ?
T.O.N. : Nous sommes disposés à avoir d’excellentes relations avec l’Espagne. Quel que soit d’ailleurs le président du gouvernement. Avec le président Zapatero, nous sommes dans un processus que je pourrais qualifier de réconciliation. Nous sommes convenus d’un programme de normalisation des relations entre nos deux pays. Le ministre des Affaires étrangères est venu chez nous, comme vous l’avez souligné. Une délégation équatoguinéenne de haut niveau se rendra très prochainement à Madrid. Après, vous savez, ayant le privilège de l’âge et le droit d’aînesse, je pense que c’est au président Zapatero de nous rendre visite à Malabo, avant que je n’aille moi-même en Espagne. Le processus sera bouclé. Et nous pourrons parler de coopération.
J.A.I. : Les services secrets espagnols étaient-ils réellement informés de la tentative de coup d’État des mercenaires ? Et pourquoi vous auraient-ils alors caché cette information ?
T.O.N. : C’est une question extrêmement difficile. On se doute qu’il y a eu quelque chose. Le deal des mercenaires s’est conclu à Madrid, et l’on se demande comment les services de ce pays auraient pu ne pas être au courant. Mais je ne veux accuser personne.
J.A.I. : En 2009, vous célébrerez vos trente ans de pouvoir. Serez-vous toujours indispensable à votre pays ?
T.O.N. : Je ne suis pas indispensable. C’est le peuple qui doit juger si je dois continuer ou non.
J.A.I. : Serez-vous candidat à votre propre succession ?
T.O.N. : Ce n’est pas moi qui décide. C’est mon parti qui choisira.
J.A.I. : Mais vous êtes le chef incontesté du parti.
T.O.N. : Ce sont les organes supérieurs qui trancheront.
J.A.I. : Quand vous regardez les trente dernières années, que retenez-vous comme votre principal motif de satisfaction ? De quoi êtes-vous particulièrement fier ?
T.O.N. : C’est un ensemble. Il faut se rappeler la division qu’avait instaurée le régime précédent. Nous nous sommes réunis en tant que peuple. Nous sommes engagés sur la voie du progrès de la société. Nous avons des partis politiques, des associations, une société civile de plus en plus active. L’économie s’est transformée. Le pétrole ouvre un grand avenir pour ce pays. Les entreprises commencent à naître. Les infrastructures sortent de terre et vont changer le visage de notre pays. Plus tard, dans le futur, les gens se rappelleront cela, ce que j’ai fait pour la Guinée équatoriale. Nous travaillons aussi pour l’Histoire.