Politique

Funérailles nationales pour la militante tunisienne Lina Ben Mhenni, symbole de la révolution

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Mis à jour le 28 janvier 2020 à 10h15
Lina Ben Mhenni, à Tunis, le 16 juin 2013

Lina Ben Mhenni, à Tunis, le 16 juin 2013 © Habib M’henni / Wikimedia Commons (CC)

L’activiste et blogueuse tunisienne Lina Ben Mhenni est décédée à l’âge de 36 ans. Les hommages pleuvent pour honorer celle qui incarnait le combat d’une génération issue de la révolution de 2011. Elle doit faire l’objet d’obsèques nationales.

De tous les témoignages qui inondent la toile, c’est le mot « courage » qui revient le plus pour qualifier le parcours de Lina Ben Mhenni, décédée ce 27 janvier à seulement 36 ans. D’aucuns la qualifient encore de « guerrière », « résistante », « voix de la révolte tunisienne ». Pour beaucoup, c’était aussi une « sœur ».

Hommage de Malek El Khadraoui, directeur de publication d'Inkyfada (http://inkyfada.com)

Hommage de Malek El Khadraoui, directeur de publication d'Inkyfada (http://inkyfada.com) © Malek El Khadraoui

La jeune femme a mené plusieurs combats de front. Dès son enfance, elle apprend à se plier à un quotidien rythmé par la maladie. Un sort qui l’accompagnera toute sa vie, la contraignant à enchaîner notamment insuffisances rénales et dialyses, malgré le don d’organe qu’a fait pour elle sa mère, Emna.

Elle plie mais ne rompt jamais, transformant sa fragilité en force, bravant les recommandations médicales pour être de toutes les luttes et toutes les manifestations, racontent ses proches, même sous 40 degrés. Ou encore à participer aux Jeux mondiaux des transplantés, remportant même la médaille d’argent de marche en 2007 (à Bangkok) et en 2009 (en Australie).

Elle a été l’une des premières à oser se rendre fin 2010 à Sidi Bouzid, terreau de la contestation, d’où elle diffusait des vidéos. Neuf ans après, la mobilisation du 17 décembre dans cette ville vient d’ailleurs d’être reconnue anniversaire de la révolution, au même titre que les protestations du 14 janvier 2011, qui ont abouti au départ du dictateur Ben Ali.

Opposante à Ben Ali

Son opposition à Ben Ali s’était exprimée dès 2009. Elle se lançait alors dans le cyberactivisme, avec son blog « A Tunisian girl ». Un acte de courage, sous un régime qui contraint médias et opposants au mutisme. Elle participa un an plus tard à la manifestation dite des « T-shirt blancs », mouvement pacifique contre la censure du web.

Un journaliste l’y avait alors interrogé à la terrasse d’un café et se souvient d’une Lina sur le qui-vive face à la présence de policiers en civil. À raison : ce confrère a ensuite été convoqué par l’ATCE (Agence tunisienne de communication extérieure), véritable outil de propagande et de censure du régime. En cause : cette simple interview d’une militante surveillée de près.

elle m’a même cachée quand j’étais menacé

Son engagement, plusieurs fois primé, ne s’est pas arrêté à la chute de Ben Ali. En 2013, cible de menaces terroristes, elle est sous le régime de la surveillance rapprochée. En 2014, à Djerba, et dans le cadre de cette protection rapprochée, elle se dit victime de violences policières, aux côtés de son père, Sadok Ben Mhenni. Leur plainte a donné lieu à un des procès symboles de la lutte contre l’impunité, l’Organisation mondiale contre la torture s’étant constitué partie civile, l’État les poursuivant pour « outrage » à fonctionnaire. Des organisations de défense des droits de l’homme dénoncent en chœur le harcèlement judiciaire dont ils font l’objet.

« Nous avons trompé le danger et la mort plusieurs fois ensemble, se souvient son ami Skander Ben Hamda, cyberactiviste connu sous le nom de Bullet Skan durant la révolution, de filatures en nuits blanches, elle m’a même cachée quand j’étais menacé ».

Hommage de Moez Chakchouk, ex directeur de l'Agence tunisienne de l'internet (ATI).

Hommage de Moez Chakchouk, ex directeur de l'Agence tunisienne de l'internet (ATI). © Moez Chakchouk

Militante de toutes les causes

Il faut dire que Lina a été formée à l’école de la résistance. Biberonnée à la politique par son père, co-fondateur de la branche tunisienne d’Amnesty International et militant de gauche du mouvement Perspective, fortement réprimé sous Bourguiba, à une époque où feu le président Béji Caïd Essebsi tenait les manettes du ministère de l’Intérieur (1965-69). Sadok a lui-même été emprisonné de 1974 à 1980 pour son militantisme.

Sa décision de ne pas aller voter aux premières élections libres du pays en 2011 avait été contestée. Elle disait ne se reconnaître en aucun candidat. Assistante d’anglais dans une faculté des Sciences sociales de Tunis, mais également témoin des évolutions de son pays, elle enchaînait les plateaux télé et donnait des conférences à l’étranger.

Mais elle agissait aussi, se mobilisant pour différentes injustices, des droits sociaux à la laïcité en passant par la promotion de l’artisanat ou la dénonciation des conditions d’hôpitaux tunisiens. Une problématique qu’elle connaissait bien, du fait de sa maladie chronique. Et pourtant, elle avait refusé de se faire soigner dans une clinique à l’étranger, par principe égalitariste, comme en témoignent des échanges avec ses proches qui circulent de nouveau sur les réseaux sociaux.

L’un de ses derniers engagements, mené toujours avec son père : la collecte de livres pour les détenus du pays. Le projet est mené pour le Bureau de Tunis de l’organisation mondiale contre la torture (OMCT), qui les délivre aux bibliothèques des prisons en partenariat avec la Direction générale des prisons et de la réhabilitation.

Lina Ben Mhenni laisse derrière elle un livre, « Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe », paru en 2011 chez Indigène Editions, mais aussi des milliers de publications sur les réseaux sociaux. Des messages parfois assortis de polémiques, comme celle qui a entouré l’annonce du directeur du Peace Research Institute d’Oslo, Kritian Berg Harpviken, de sa possible sélection comme lauréate du Nobel de la paix en 2011. Une nomination décriée donc, qu’elle n’omettait pas d’inclure dans le descriptif de son profil Twitter, suivi par plus de 350 000 abonnés.

Hommages institutionnels

Ministère tunisien des Affaires culturelles

Hommage du ministre tunisien de la Culture © Hommage du ministère tunisien des Affaires culturelles

Les réactions officielles ont afflué dès l’annonce de son décès, de la part de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), du ministère tunisien de la Culture, de différentes ambassades… Les personnalités politiques multiplient les hommages également, à l’image du chef du gouvernement tunisien Elyes Fakhfakh :

Hommage du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh

Hommage du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh © Elyes Fakhfakh

« C’est une des pertes majeures pour la Tunisie d’aujourd’hui. Lina était une des personnes les plus vraie et entière que j’ai jamais connue que ce soit dans le militantisme, la camaraderie, ou en amitié », résume quant à lui Sdanker Ben Hamda.

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