Sécurité

Burkina Faso : « Armer des civils ne peut qu’augmenter le risque d’exactions »

Un soldat burkinabè monte la garde à l’extérieur du Splendid Hotel qui a été attaqué à Ouagadougou, au Burkina Faso, le lundi 18 janvier 2016. (image d'illustration)

Un soldat burkinabè monte la garde à l’extérieur du Splendid Hotel qui a été attaqué à Ouagadougou, au Burkina Faso, le lundi 18 janvier 2016. (image d'illustration) © Sunday Alamba/AP/SIPA

L’Assemblée nationale burkinabè vient d’adopter un projet de loi pour le recrutement de civils volontaires afin de lutter contre le terrorisme. William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, analyse les conséquences et les risques que pourraient avoir une telle mesure, déjà mise en oeuvre au Cameroun et au Nigeria.

S’engager pour défendre son pays face aux attaques jihadistes sera désormais possible pour les Burkinabè. L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, le 21 janvier, un projet de loi instituant des « Volontaires de défense de la patrie » (VDP). Désormais, l’armée pourra former des civils volontaires pour tenter de mettre fin aux attaques terroristes, qui se sont multipliées depuis 2015.

La veille, 36 civils avaient été tués dans une attaque terroriste dans la région du Centre-Nord. « Cette attaque abjecte et ignoble sur des populations civiles nous renseigne encore, une fois de plus, sur la cruauté de nos ennemis. Aussi, devrions-nous, dans un sursaut national et patriotique, réaffirmer notre détermination et notre engagement aux côtés de nos forces de Défense et de Sécurité, pour venir à bout de ces forces du mal », avait alors déclaré le président Roch Marc Christian Kaboré dans un communiqué, décrétant un deuil national de 48 heures.

Selon les autorités, les volontaires bénéficieront d’une formation de 14 jours à l’issue de laquelle ils seront dotés d’outils de communication, de vision et d’un armement léger. Ils seront par ailleurs « continuellement remis à niveau » durant l’année de leur engagement et « dépendront des forces armées nationales », a expliqué le porte-parole du gouvernement Rémi Fulgence Dandjinou. Ce dernier a précisé que le nombre de civils concernés dépendrait « des villages et des nécessités ».

Avant le Burkina Faso, d’autres pays africains comme le Cameroun et le Nigeria ont tenté de faire participer les civils à la lutte contre le terrorisme à travers des initiatives similaires. William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) et spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, en dresse le bilan et alerte sur les risques.

Jeune Afrique : L’Assemblée nationale burkinabè vient d’adopter une loi permettant à ceux qui le souhaitent de s’engager dans la lutte contre le terrorisme. S’agit-il d’un aveu d’échec de l’État, qui n’arrive pas à jouer son rôle de sécurisation des populations ?

William Assanvo : Je préfère plutôt voir cette initiative comme la reconnaissance du fait que les forces de sécurité ne peuvent pas agir sur tout le territoire et que les populations doivent jouer un rôle actif vis-à-vis de ce phénomène.

En revanche, on parle d’armer ces volontaires afin de jouer un rôle plus actif dans la lutte contre des groupes qualifiés de terroristes ou de jihadistes. Cela s’inspire des comités de défense de la révolution, institués avec Thomas Sankara. Or le contexte est aujourd’hui différent et nous ne sommes pas confrontés à une menace de la même nature.

Au Cameroun, le résultat a été assez marginal

Les groupes extrémistes violents mettent désormais en place des opérations de plus en plus complexes et s’attaquent de manière frontale aux forces de défense et de sécurité (FDS), qui ont beaucoup de mal à venir à bout du terrorisme. Alors que dire des civils qui n’auront que 14 jours de formation…

D’autres pays comme le Cameroun et le Nigeria ont déjà eu recours à des volontaires civils pour faire face à Boko Haram. Quel bilan peut-on en tirer ?

Au Cameroun, la mission des civils consistait à faire des contrôles aux check-points à l’entrée des villages ainsi que des patrouilles. Cela a pu contribuer à déjouer quelques attaques, mais le résultat a été assez marginal.

Dans le cas du Nigeria, les relations entre ces groupes d’auto-défense et l’armée nigériane étaient plus étroites, ce qui est assez similaire à ce que le Burkina est en train de mettre en place. Ces groupes ont pu déjouer davantage d’attentats kamikazes qu’au Cameroun et contenir, dans une certaine mesure, l’avancée de Boko Haram dans certaines grandes villes et villages, notamment à Maiduguri, dans le Nord-Est.

Mais là encore, leur efficacité n’a été que relative puisqu’ils n’ont pas réussi à empêcher Boko Haram de prendre le contrôle d’autres localités. 

Les représentants de l’autorité de l’État sont l’une des cibles principales des groupes jihadistes lorsqu’ils s’implantent dans une zone. Ces volontaires ne deviendront-ils pas, à leur tour, une cible ?

D’après les témoignages que nous avons recueillis dans le cadre de nos recherches, les jihadistes exigent que les populations ne coopèrent pas avec l’armée. Les futurs volontaires seront donc nécessairement des cibles, au même titre que les représentants de l’État, les chefs traditionnels et religieux, puisque ce sont sont les FDS qui les auront formés et qui collaboreront avec eux.

L’une des raisons qui alimente la violence dans le Sahel est la prolifération des armes. Or ces volontaires seront armés. Ne faut-il pas craindre de nouveaux foyers de violences et des dérapages ?

Cela va clairement accentuer le risque de violences. Mettre des armes à la disposition de civils, non professionnels, ne peut qu’augmenter le risque d’exactions conduire à une course à l’armement au sein de la population. C’est l’exemple du centre du Mali, où l’insécurité a donné lieu à une prolifération des armes : certains se sont armés pour leur protection ou celle de leur communauté.

Il n’est pas garantit que les volontaires respectent les mêmes règles que les FDS. Par ailleurs, la durée de formation (14 jours) est beaucoup trop courte. Il faut attendre de voir comment le dispositif sera concrètement mis en place.

Qu’en est-il de la réinsertion de ces volontaires ?

C’est un sujet qui soulève beaucoup de questions, de risques et d’incertitudes. Une fois que leur mission sera terminée, certains volontaires, en quête parfois d’activités rémunératrices, pourraient être utilisés à des fins politiques ou se retrouver dans le banditisme.

La milice d’auto-défense Koglweogo peut-elle faire partie de la solution ?

Avec la nouvelle donne sécuritaire, marquée par l’activisme des groupes jihadistes, les groupes d’autodéfense comme les Koglweogo ont presque été démantelés ou ont disparu dans les régions où les terroristes se sont implantés. Ce ne sont pas des acteurs qui ont montré une capacité à se confronter aux groupes extrémistes violents.

À l’époque, la question de l’encadrement des membres de ces groupes avait fait polémique. Les opposants avaient insisté pour que l’État ait le monopole de la force. Pourquoi de tels débats n’ont pas lieu concernant les volontaires ? Cette situation donne l’impression d’impuissance et cette loi instituant les VDP doit être l’occasion de questionner à nouveau le rôle de l’État, dont la responsabilité première est d’assurer la protection des citoyens.

En armant des civils pour prendre part à la lutte contre le terrorisme, n’occulte-t-on pas le volet social du combat contre le jihadisme ?

Cet aspect n’est effectivement pas suffisamment exploré. On s’attaque beaucoup plus aux symptômes, alors que ce sont tous ces facteurs socio-économiques qui alimentent l’insécurité.

À partir du moment où les résultats sont mitigés sur la lutte contre les symptômes, il est clair que ce qui les alimente va continuer et maintenir l’insécurité.

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