Médias

Relation presse-pouvoir en Algérie : le président Tebboune tente de tourner la page de l’ère Bouteflika

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une conférence de presse, en décembre 2019.

Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une conférence de presse, en décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Le président Abdelmadjid Tebboune a accordé un entretien, retransmis à la télévision, à huit responsables de médias publics et privés. Une manière de se démarquer de son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika – dont les relations avec les journalistes étaient exécrables -, même si les entraves à la liberté de la presse restent nombreuses en Algérie.

En vingt ans de pouvoir, son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika n’avait jamais reçu de représentants de médias algériens. Près d’un mois après son investiture à la magistrature suprême, le président Abdelmadjid Tebboune semble vouloir incarner la rupture.

Le nouvel homme fort du pays, au cours de sa campagne électorale, avait promis d’organiser des rencontres régulières avec la presse afin d’« éclairer l’opinion publique nationale sur les questions de l’heure aux plans interne et externe ».

Promesse tenue. Le nouveau locataire du palais d’El Mouradia a reçu dans son bureau huit patrons de médias pour se prêter à un exercice de questions-réponses, le 22 janvier. Face à lui, les directeurs de l’EPTV, la télévision publique, des chaînes privées El Bilad et El Hayet, ainsi que les directeurs de la publication des quotidiens El Moudjahid, El Khabar, Echorkouk El Yawmi, Le Soir d’Algérie et Le Quotidien d’Oran.

Des absences de taille ont toutefois été remarquées : celle des quotidiens francophones El Watan et Liberté, peu complaisants avec le pouvoir, et celle de la première chaîne d’information privée, Ennahar TV, qui avait mis en cause la probité du candidat Tebboune avant la présidentielle.

L’entretien, retransmis à la télévision dans la soirée, a porté sur différentes thématiques, dont la révision constitutionnelle, la réforme de la loi électorale, la lutte pour la corruption ou encore la diversification de l’économie du pays. Sur les réseaux sociaux, les Algériens ont toutefois pointé les incohérences, les failles techniques et les hésitations de la part de Tebboune, visiblement peu à l’aise devant ce nouvel exercice médiatique. S’agissait-il d’un coup de communication ou d’un véritable tournant dans les rapports entre le pouvoir et les médias algériens, jusqu’ici muselés ?

Rupture avec Bouteflika

Avec cet événement médiatique, le président élu, malgré une forte contestation populaire, se démarque de son prédécesseur en matière de communication. « Le secteur de la presse connaît une anarchie. Les journalistes sont sous-payés, certains non déclarés à la sécurité sociale. Cette situation de doit pas continuer. Nous allons soutenir les journalistes sans faire de distinction entre secteurs public et privé », a-t-il déclaré au cours de cette entrevue inédite. Il a également annoncé la mise en place de l’autorité de régulation de la presse écrite d’ici la fin de l’année.

Depuis la course à la présidentielle, Tebboune s’est engagé à plusieurs reprises à accorder une plus grande liberté aux médias. Le changement c’est aussi « une presse libre dans le respect des lois de la république », avait-il ainsi soutenu lors de sa prestation de serment au cours de laquelle il avait aussi promis l’ouverture du champ médiatique aux journaux en ligne, qui ne bénéficient toujours pas du statut d’organe de presse.

Plus récemment, Abdelmadjid Tebboune s’est dit prêt à autoriser la tenue de « débats contradictoires » relatifs au projet de révision constitutionnelle sur les antennes de la télévision publique, en invitant des membres de l’opposition, d’après les confidences de Sofiane Djilali, président du parti Jil Jadid, reçu le 14 janvier à El Mouradia.

L’APS, « seul canal de diffusion de l’information institutionnelle »

Faut-il y voir une ouverture réelle du paysage médiatique algérien ou une stratégie pour reprendre le contrôle de la communication institutionnelle, après des années marquées par l’opacité et le silence ?

L’Algérie occupe la 136e place du classement de RSF

Face à l’émergence des télévisions privées et des médias électroniques, le chef d’État, qui s’était pourtant engagé à rompre avec les « anciennes pratiques », a décidé de réhabiliter la très officielle agence de presse APS comme « seul et unique canal de diffusion de toute l’information institutionnelle. Toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation », selon un communiqué de la présidence, qui affirme qu’il s’agit d’un moyen de lutter contre les « fake news » et les rumeurs. Une décision accueillie défavorablement par les médias indépendants, qui y voient une manière de verrouiller la communication institutionnelle.

Entraves à la liberté de la presse

Les promesses d’apaisement formulées par Tebboune suffiront-elles à rassurer une profession, qui a vécu une année difficile dans une Algérie marquée par le soulèvement populaire du 22 février ? Sites censurés, reporters harcelés par les autorités policières voire empêchés d’exercer leur métier, placement sous contrôle judiciaire, arrestations… La pression sur les journalistes est montée d’un cran ces derniers mois.

Dernière victime des entraves à la liberté d’expression, Abdelkrim Zeghileche, fondateur de la web-radio Sabarcane. Poursuivi pour « atteinte à l’image du président », ce journaliste a été condamné le 21 janvier à six mois de prison ferme.

Avant le déclenchement du « Hirak », le pays était déjà considéré comme un mauvais élève dans le domaine de la liberté de la presse. Dans le classement mondial élaboré par Reporters sans frontières (RSF) de 2019, l’Algérie occupait la peu flatteuse 136e position sur 180 pays notés, reculant de cinq places par rapport à 2018.

Dans ce climat tendu, les dirigeants de presse restent vigilants. « Tebboune tente une nouvelle approche dans la relation presse-pouvoir. Reste à savoir si ce type de rencontres se tiendra de manière régulière et si le porte-parole de la présidence restera accessible », confie l’un des patrons qui s’est entretenu avec le chef d’État.

Du côté de la présidence, on assure que les entretiens se tiendront de « manière périodique » et qu’un nouveau groupe de journalistes sera convié d’ici le prochain au palais présidentiel.

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