Société

Produits éclaircissants au Sénégal : un business néfaste mais toujours florissant

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale à Dakar
Affiche faisant la promotion de produits éclaircissants pour la peau. Le Khessal (éclaircir en wolof) est une pratique dangereuse pour la santé mais très répandue en Afrique de l’Ouest où les femmes sont considérées plus attractives quand elles ont la peau claire.

Affiche faisant la promotion de produits éclaircissants pour la peau. Le Khessal (éclaircir en wolof) est une pratique dangereuse pour la santé mais très répandue en Afrique de l’Ouest où les femmes sont considérées plus attractives quand elles ont la peau claire. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Infections de la peau, irritations, vergetures, hypertension, voire cancer… Malgré les dangers liés à l’utilisation de produits dépigmentants, ces cosmétiques continuent de remporter un franc succès au Sénégal. Un véritable problème de santé publique, ignoré par les autorités sanitaires.

Âmes sensibles, s’abstenir. Sur cette vidéo virale, une femme noire se tient à genoux dans une baignoire remplie d’un liquide coloré. À sa gauche, une deuxième personne passe sur ses mollets un instrument en plastique qui laisse ses jambes nues anormalement claires par rapport à sa couleur de peau initiale.

Que contient ce bac verdâtre qui semble lui décaper la peau ? « Peut-être de l’acide », suggère la dermatologue Fatimata Ly, figure incontournable de la lutte contre la dépigmentation de la peau au Sénégal.

Pour se « blanchir », les méthodes les plus utilisées aujourd’hui, au Sénégal comme ailleurs, semblent globalement moins radicales. Mais les crèmes, lotions, pilules et autres produits dépigmentants ont beau avoir l’air inoffensif, dissimulés derrière des emballages colorés qui les feraient passer pour n’importe quel cosmétique basique, ils sont eux aussi très dangereux. Le terme « khessal », employé au Sénégal pour décrire la pratique de blanchissement de la peau, dériverait d’ailleurs de l’arabe ghassala, « laver ».

Infections de la peau, irritations, vergetures, tâches, hypertension, diabète, voire même cancer : selon les individus, l’éventail de complications est vaste et, dans les cas les plus extrêmes, peut s’avérer mortel. De nombreuses études ont analysé la nocivité de ces crèmes « Light skin » et de ces laits pour le corps qui promettent « un teint éclatant ». Et pourtant, ils sont partout : exposés sur les étals des marchés, dans les pharmacies, sur les rayons des boutiques de cosmétiques, affichés sur les panneaux publicitaires… Utilisées quotidiennement pendant plusieurs années, ces crèmes laissent généralement sur la peau – en particulier surtout sur les mains et les pieds – des tâches et des marques foncées.

Le salon de beauté Beauty Chic by Tola promet aux femmes à la peau abîmée par le khessal de les soigner. Une cliente montre des vergetures sur sa peau, conséquence d’un traitement éclaircissant.

Le salon de beauté Beauty Chic by Tola, promet aux femmes à la peau abîmée par le khessal de les soigner. Une cliente montre des vergetures sur sa peau, conséquence d’un traitement éclaircissant. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Pour les femmes, être noire, ça n’est pas bien. Nous cherchions juste à être jolies

À 54 ans, Antha Niang possède dix à quinze ans d’utilisation de substances dépigmentantes à son actif. Des années passées à s’abîmer la peau et la santé à la poursuite d’un idéal esthétique qui ne lui correspond pas. « Pour les femmes, être noire, ça n’est pas bien. Nous cherchions juste à être jolies », résume-t-elle. Au Sénégal comme ailleurs, s’éclaircir la peau est un geste de beauté presque comme un autre : avoir un « beau teint », c’est d’abord avoir un teint plus clair. Pour faire comme les autres, pour plaire, pour se sentir belle. Une habitude qui devient parfois une obsession.

Des bénefices qui se chiffrent en milliards

Combien de femmes sont concernées dans le pays ? Selon une récente étude réalisée à Pikine, 71 % des femmes résidant dans cette localité de la banlieue dakaroise en font usage : un chiffre qui donne une idée de l’ampleur du phénomène. Face aux ravages provoqués par le khessal, les autorités publiques restent pourtant mutiques et inactives. « Cela fait des années qu’on les interpelle mais il ne se passe rien », se désespère Fatimata Ly.

La dermatologue reçoit Jeune Afrique dans une clinique de Dakar, entre deux consultations. Malgré un emploi du temps chargé, elle ne manque jamais une occasion d’alerter sur les risques du phénomène. À la tête de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA), elle se débat depuis des années contre l’inaction des pouvoirs publics et se désole de voir que personne n’est prêt « à prendre le problème à bras le corps ».

Le présidente de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA), la professeure Fatoumata Ly, en consultation dans son cabinet à l’Institut d'Hygiene Sociale Polyclinik. Elle plaide pour l’interdiction de la vente des produits cosmétiques de dépigmentation afin d’éradiquer le phénomène croissant de ’’la dépigmentation cosmétique volontaire (DCV)’’ notée au Sénégal.

Le présidente de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA), la professeure Fatoumata Ly, en consultation dans son cabinet à l’Institut d'Hygiene Sociale Polyclinik. Elle plaide pour l’interdiction de la vente des produits cosmétiques de dépigmentation afin d’éradiquer le phénomène croissant de ’’la dépigmentation cosmétique volontaire (DCV)’’ notée au Sénégal. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Car si le khessal coûte cher aux consommatrices, il rapporte beaucoup d’argent à ceux qui le commercialisent. « Le khessal rapporte des milliards, des milliards et des milliards… C’est un business très lucratif », insiste Fatimata Ly, qui décrit un marché « pas du tout réglementé ». « Certaines entreprises nous disent que sans produits dépigmentants, elles ne pourraient pas continuer leur business », ajoute-t-elle.

Une étude réalisée à Dakar estime que 19 % du revenu des femmes sénégalaises est consacré au khessal

Comment évaluer les retombées économiques de la vente de ces produits dépigmentants ? Discrets sur leurs bénéfices, peu diserts sur la provenance de leurs produits, les vendeurs contactés par Jeune Afrique confirment tout de même réaliser une part importante de leur chiffre d’affaires sur ces produits. À la tête d’une boutique de cosmétiques dans un quartier de Dakar, Mohammed Ba fait la distinction entre les produits fabriqués au Sénégal ou dans les pays de la sous-région (Côte d’Ivoire et Nigeria) et ceux venus de France. « Les clients ont constaté que les produits africains agissaient plus vite que les autres. Ce sont aussi ceux qui provoquent des effets secondaires et abîment la peau. »

Dans sa boutique, un produit made in Sénégal (semblable à ceux qui sont majoritairement vendus sur les marchés) coûte environ 3 000 francs CFA [4,5 euros], contre le triple (10 000 FCFA) pour un article similaire venu de France. Une somme que sa clientèle – souvent plus aisée que celle qui fréquente uniquement les étals des marchés – est prête à débourser pour des crèmes jugées de meilleure qualité. Une étude réalisée en 2013 révélait qu’à Dakar, environ 19 % du revenu des ménages est consacré à l’achat de ces produits et à la prise en charge des complications dermatologiques liées à ces pratiques.

La réputation dont jouissent les articles venus d’Europe est-elle justifiée ? Sans réglementation ou contrôle des autorités sanitaires, aucun moyen de savoir si ces produits – plus onéreux – sont réellement de qualité supérieure et moins dangereux. Les vendeurs peuvent donc écrire ce qu’ils désirent sur les étiquettes, occultant les substances réputées dangereuses ou diminuant leur pourcentage dans la composition du cosmétique.

Échantillon de produits éclaircissants pour la peau, disponibles en vente libre dans les marchés et les pharmacies.

Échantillon de produits éclaircissants pour la peau, disponibles en vente libre dans les marchés et les pharmacies. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Complications cutanées dans 60 à 96 % des cas

Sur internet, les produits à la provenance et à la composition incertaines foisonnent, notamment sur les réseaux sociaux, devenus un moyen privilégié et étonnamment rapide de se procurer une gamme infinie de cosmétiques. Sur Facebook, des groupes dédiés vantent la qualité de tel ou tel produit. Les internautes échangent « astuces » et « bons plans », louent les mérites de certaines crèmes, prodiguent mises en garde et conseils avisés… Et ils accèdent, en deux clics, à un réseau tentaculaire de vendeurs, parfois de simples particuliers, qui se font appeler « chimistes » et réalisent eux-mêmes leurs produits.

« Vitamine E », « collagène », « acide de fruits »… Ces « chimistes » ne dévoilent jamais la véritable composition de leurs produits, majoritairement composés de substances extrêmement nocives pour la peau (hydroquinone, corticoïdes, dérivés mercuriels…). Selon les professionnels, en Afrique subsaharienne les produits dépigmentants génèrent des complications cutanées dans 60 à 96 % des cas. Leur nocivité, largement connue des consommateurs, ne constitue pourtant pas un obstacle à leur succès. « On a commencé à ouvrir les yeux, assure Antha Niang. Ce sont de mauvais produits et on devrait les interdire. » Pourtant la consommatrice l’affirme : elle est toujours à la poursuite du teint « parfait »… et n’imagine pas arrêter de sitôt.

On a commencé à ouvrir les yeux. Ce sont de mauvais produits et on devrait les interdire

Alors, chaque semaine ou presque, elle se rend dans un institut de beauté qui lui promet des soins plus « naturels », qui n’ont rien à voir avec le khessal. « Avant, elles voulaient des produits qui décapent la peau ; à présent, elles commencent à comprendre », souligne sa propriétaire, Bator Gakou. Sa clientèle est largement composée de femmes qui, après des années d’utilisation de produits dépigmentants, veulent retrouver « leur éclat » et réparer leur peau abîmée.

Echantillon de produits éclaircissants en vente dans le salon de beauté Beauty Chic by Tola. Sa gérante Bator Gakou dit soigner les victimes des produits éclaircissants nocifs.

Echantillon de produits éclaircissants en vente dans le salon de beauté Beauty Chic by Tola. Sa gérante Bator Gakou dit soigner les victimes des produits éclaircissants nocifs. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique.

Sa publicité se fait également sur les réseaux sociaux. Sur son fil Whatsapp, des dizaines de messages et de photos : « Tu as vu celle-là ? Elle était noire, elle avait des rougeurs. Et celle-là, tu la reconnais ? Tu vois son teint maintenant ? » Sur son portable, les montages « avant-après », censés prouver l’efficacité de ses produits, défilent en continu. Bator Gakou, qui affirme avoir reçu une formation esthétique en Thaïlande, insiste sur la qualité de ses produits. Les substances qu’elle utilise lui sont livrées depuis les Philippines, le Japon ou la Thaïlande. Son ingrédient magique ? L’acide kojique, qui possède des propriétés éclaircissantes, mais dont elle assure qu’il est sans danger.

« L’acide kojique est très prisé pour la dépigmentation », indique la dermatologue Fatimaty Ly. On l’utilise contre les troubles pigmentaires dans le cadre d’un usage médical et thérapeutique. « Les gens disent : ‘J’utilise des produits naturels’, mais ça n’est jamais vraiment naturel. Tant qu’on ne les a pas analysés, ils peuvent dire ce qu’ils veulent », ajoute le médecin. En l’absence de véritable cosméto-vigilance dans le pays, des substances généralement utilisées à très petites doses par les médecins sont ainsi détournées de leur utilisation et apparaissent, plus concentrées, dans les produits blanchissants.

Retour au naturel

Dans les pays européens, notamment, ces doses sont scrupuleusement encadrées, et la vente de produits qui dépasse le seuil légal est interdite. « Malheureusement, tous ces produits fabriqués [à l’extérieur] sont déversés dans nos États », soupire Fatimata Ly. La dermatologue pointe du doigt le système de taxation sénégalais, qui bénéficie aussi à l’État. Selon le code général des impôts, le taux de taxe sur les produits cosmétiques, fixé à 10 %, passe en effet à 15 % pour les produits dépigmentants.

Ces dernières semaines, le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) a néanmoins interdit la diffusion des publicités pour les produits éclaircissants – une mesure pas forcément respectée par les chaînes de télévision, qui comptent beaucoup sur les retombées financières de la diffusion de ces spots publicitaires. L’interdiction définitive des produits dépigmentants, pas plus que la régulation de leur importation, n’est toutefois pas à l’ordre du jour. Les exemples des pays du continent, encore peu nombreux, comme l’Afrique du Sud ou le Rwanda, semblent encore lointains.

Si le thème fait régulièrement irruption dans le débat public, la lutte contre le khessal reste surtout cantonnée au milieu associatif. En 2012, la campagne publicitaire Khess petch (toute blanche), qui louait les mérites d’un produit capable de blanchir la peau en deux semaines, avait généré une vague d’indignation dans le pays. Le comité interministériel créé à cette époque semble pourtant être resté lettre morte. Quant à la campagne Ñuul Kukk, menée par des activistes et personnalités sénégalaises en riposte à Khess petch, elle fut, elle aussi, suivie de peu d’effets.

Si on prenait toute cette énergie utilisée pour dénoncer la dépigmentation pour valoriser les femmes naturelles, on aurait déjà gagné

« Ces campagnes très visuelles, ces photos choc, ça ne marche pas. Les consommateurs sont saturés face à ce type d’images », tranche la journaliste Aminata Thior. Cette Sénégalaise a fondé il y a plus de deux ans le média en ligne Setalmaa, spécialisé dans les cosmétiques en Afrique, qui met l’accent sur le naturel et lutte contre la contrefaçon. Farouchement opposée à la dépigmentation, Aminata Thior dresse un constat amer : « C’est basique de le dire, mais le khessal marche parce que tout est encore fait pour que les gens croient qu’une femme à la peau claire est plus jolie. »

Alors, plutôt que des campagnes qui « stigmatisent » et « culpabilisent », Aminata Thior veut réfléchir à des opérations de sensibilisation au long court, tout en rêvant du jour où « l’on mettra plus de femmes naturelles en avant ». « Regardez le phénomène nappy [promotion des cheveux crépus naturel] : il est né aux États-Unis il y a dix ans, et aujourd’hui, il est tellement fort qu’il a éclipsé le défrisage ! » De la même manière, assure-t-elle, « si on prenait toute cette énergie utilisée pour dénoncer la dépigmentation pour valoriser les femmes naturelles, on aurait déjà gagné ».

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