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Cet article est issu du dossier «Angola : le déclin de l'empire dos Santos»

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Économie

Dos Santos et Dokolo sur la sellette : quatre questions pour comprendre les « Luanda Leaks »

Isabel dos Santos et Sindika Dokolo

Isabel dos Santos et Sindika Dokolo © AP Photo/Paulo Duarte)/SIPA

Une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation intitulée « Luanda Leaks » expose les zones d’ombre de l’empire financier d’Isabel dos Santos, la fille de l’ancien président angolais, et de son mari, le collectionneur d’art Sindika Dokolo. Ces derniers dénoncent un règlement de comptes politique orchestré par le pouvoir angolais sur fond d’emballement médiatique.

C’est comme si le ciel leur tombait sur la tête. Jusqu’à présent, Isabel dos Santos et Sindika Dokolo, l’un des couples les plus puissants du continent, étaient habitués aux événements de la jet-set mondiale et incarnaient la réussite africaine. Depuis dimanche 19 janvier, et la publication d’une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), leur nom est associé à des accusations de détournement de fonds publics et de conflits d’intérêts, interrogeant les conditions dans lesquelles ils ont bâti leur richesse.

Fondée sur l’exploitation d’une fuite de 715 000 documents (les « Luanda Leaks », du nom de la capitale de l’Angola), l’enquête de l’ICIJ montre comment « une armée de sociétés financières occidentales, d’avocats, de comptables, de fonctionnaires et de sociétés de gestion ont aidé » Isabel dos Santos, 13e fortune africaine selon le dernier classement Forbes, et son époux Sindika Dokolo, collectionneur d’art millionnaire, « à cacher des avoirs aux autorités fiscales ».

Des accusations rejetées en bloc par le couple. « C’est une attaque politique orchestrée et programmée par le régime angolais, qui me voit comme une menace », affirme Isabel dos Santos dans une déclaration envoyée lundi 20 janvier dans la soirée par son agence portugaise de relations publiques LPM Comunicação. Ces révélations interviennent dans un contexte de fortes tensions entre les dos Santos, ancienne famille dirigeante en Angola, et le nouvel homme fort du pays, João Lourenço, engagé dans une croisade anti-corruption depuis son élection en 2017. Voici les quatre points à retenir dans cette affaire :

1 – Un empire constitué de manière frauduleuse ?

Fin décembre, la justice angolaise a ordonné le gel préventif des avoirs du couple (et de leur associé le Portugais Mário Filipe Moreira Leite), levant le voile sur l’importance de leurs possessions dans le pays. Avec les « Luanda Leaks », c’est l’ampleur de leur empire au niveau international qui est révélée : plus de 400 entreprises et filiales disséminées dans 41 pays. Elles sont situées à 60 % en Angola et au Portugal. Mais on trouve aussi de nombreuses entités dans des paradis fiscaux comme Malte et les îles Vierges britanniques ou encore des États à la fiscalité avantageuse comme la Suisse, le Luxembourg et Singapour. Une toile qui témoigne de la maîtrise de la finance mondiale et de la pratique des sociétés holding (dont certaines avaient été citées dans le cadre des « Panama Papers » en 2016).

Autre enseignement, alors que Sindika Dokolo a toujours semblé en retrait de la scène économique, laissant son épouse incarner l’image de femme d’affaires à succès, il semble jouer en réalité un rôle de premier plan dans les affaires du couple, en particulier en Europe. Selon l’enquête du consortium ICIJ , il est par exemple au centre de l’investissement du couple dans la marque de joaillerie suisse de Grisogono réalisé avec la société publique Sodiam. Sindika Dokolo figure ainsi dans la cascade de sociétés – Melbourne Investments BV enregistrée aux Pays-Bas, Exem Holding AG en Suisse et Victoria Holding Limited à Malte – utilisées pour concevoir l’opération. Au total, souligne l’enquête, les actifs du couple sont évalués à plus de 10 milliards de dollars par des ONG spécialisées.

2 – Quelles complicités autour du couple ?

Si les révélations écornent sévèrement l’image du couple dos Santos-Dokolo, elles éclaboussent aussi un certain nombre de personnes : proches collaborateurs, avocats, banquiers et cabinets de conseil internationaux. Sindika Dokolo s’appuie ainsi sur un ancien camarade de classe au lycée Saint-Louis-de-Gonzague à Paris, Konema Mwenenge, un financier qui navigue entre Londres, Dubaï et la capitale française. Selon le journal portugais Expresso, membre de l’ICIJ, Isabel dos Santos compte notamment sur des fidèles portugais, dont Mário Leite da Silva, patron de Fidequity, le principal gestionnaire de ses affaires à Lisbonne, et l’avocat Jorge Brito Pereira du cabinet Uría Menéndez, qui la représente dans les conseils d’administration des sociétés où elle est actionnaire.

Ce n’est pas tout. Les « Luanda Leaks » pointent aussi le rôle trouble des cabinets d’audit ou de conseil internationaux PricewaterhouseCoopers (PwC), Boston Consulting Group (BCG) et KPMG, qui ont pu certifier des comptes et valider des facturations comportant des zones d’ombre. PwC a d’ailleurs annoncé avoir « pris des mesures pour mettre fin à tout travail en cours pour les entités contrôlées par des membres de la famille dos Santos » et ouvert une enquête pour répondre aux « allégations très graves et préoccupantes qui ont été soulevées ». Le recours à ces cabinets renommés, comme à des banques d’envergure, est un argument qui a souvent été utilisé par Isabel dos Santos pour attester de sa bonne gestion. « J’ai toujours agi dans le respect de la loi et toutes mes transactions commerciales ont été approuvées par des avocats, banques, auditeurs et régulateurs », a-t-elle insisté dans sa déclaration de lundi soir.

3 – Un règlement de comptes politique ?

La sortie des « Luanda Leaks » intervient dans un contexte particulier. Depuis 2017, José Eduardo dos Santos, père d’Isabel dos Santos et président de l’Angola pendant 38 ans, a passé la main à João Lourenço. Dès son arrivée au pouvoir, ce dernier a lancé une vaste campagne anti-corruption, qui a notamment touché la famille dos Santos, jusqu’ici omniprésente dans le pays. Si les dos Santos dénoncent un règlement de comptes politique, que les « Luanda Leaks » viendraient alimenter, les autorités angolaises réfutent cette idée, soulignant que d’autres personnalités ont été mises en examen.

Notons que les questions sur l’origine et la constitution de la fortune d’Isabel dos Santos ne datent pas d’hier. Dès la fin des années 1990, le journaliste Rafael Marques avait dénoncé la corruption entachant la gouvernance dos Santos, ce qui lui avait valu un passage en prison. Durant les années 2010, ce même journaliste, à la tête du site Maka Angola, avait également alerté sur l’opacité et les violences dans le secteur des diamants. Plus récemment, en 2013, alors qu’Isabel dos Santos devenait la première Africaine milliardaire, il pointait le lien entre son statut fille de président et sa réussite, notamment pour entrer dans le secteur des diamants et de la téléphonie mobile. L’ancienne eurodéputée portugaise Ana Gomes a aussi fait partie des lanceurs d’alerte, questionnant ces dernières années les autorités portugaises sur l’origine de l’argent angolais investi dans le pays. Enfin, en septembre dernier, Jeune Afrique dévoilait les bonnes feuilles du livre La dos Santos Company qui détaille un système de gouvernance fondé sur l’accaparement des ressources du pays, la confusion entre fonds publics et privés, la corruption et le népotisme.

4 – Quelles suites judiciaires peut-on envisager ?

Isabel dos Santos est déjà sous le coup de deux procédures. La première en Angola, avec le gel préventif de ses avoirs, devrait être examinée par la justice angolaise à partir de mi-mars. La seconde au Portugal cible les conditions dans lesquelles elle a investi dans le pays. S’il s’agit d’actions préliminaires dans les deux cas, on peut raisonnablement penser que ces nouveaux éléments viendront nourrir les enquêtes. C’est particulièrement vrai pour le bras de fer entre Isabel dos Santos et la compagnie nationale pétrolière Sonangol, que la femme d’affaires a dirigé de juin 2016 à novembre 2017. Après son limogeage, la compagnie a engagé des poursuites l’accusant d’avoir détourné 38 millions de dollars.

Or, les « Luanda Leaks » font état de plus de 100 millions de dollars transférés vers des sociétés de conseil appartenant à Isabel dos Santos à Dubaï dans des conditions problématiques : la moitié de la somme apparaît avoir été versée après le départ d’Isabel dos Santos de son poste ; certaines factures ne détaillent pas les prestations effectuées ; l’autorisation des transactions aurait été signée par une nouvelle directrice de la filiale de Sonangol au Royaume-Uni, précédemment nommée par Isabel dos Santos.

Des accusations que la fille aînée de l’ancien président angolais qualifie de « mensonges ». Rappelant qu’elle emploie en Angola plus de 20 000 personnes et qu’elle a versé « rien que l’an dernier plus de 100 millions de dollars de taxes », Isabel dos Santos promet de se défendre coûte que coûte. « Nulle part dans les documents, ni dans les articles publiés, il n’a été démontré l’existence de comportements illégaux de ma part ou de la part de mes sociétés », a-t-elle souligné, affirmant « être prête à défendre son nom devant les tribunaux internationaux ». Interrogé par le quotidien portugais Expresso, le procureur général de l’Angola Hélder Pitta Grós a lui affirmé que le ministère public angolais utiliserait tous les moyens à sa disposition pour obtenir gain de cause, y compris l’émission d’un mandat d’arrêt.

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