Politique

Désignation d’Elyes Fakhfakh à la tête du gouvernement tunisien : le pari risqué de Kaïs Saïed

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Mis à jour le 21 janvier 2020 à 11h16
Le président Kaïs Saïed (à droite) a désigné l'ancien ministre des Finances Elyes Fakhfakh pour désigner le futur gouvernement.

Le président Kaïs Saïed (à droite) a désigné l'ancien ministre des Finances Elyes Fakhfakh pour désigner le futur gouvernement. © Présidence tunisienne

Le président tunisien Kaïs Saïed a désigné, le 20 janvier, l’ancien ministre des Finances et candidat malheureux à la présidentielle de 2019 (0,34 % des voix) Elyes Fakhfakh pour composer le futur gouvernement. Un choix aussi surprenant qu’inattendu dans un contexte de fragilité politique.

Après le rejet, le 10 janvier, par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) de la proposition d’un gouvernement conduit par Habib Jemli, le président de la République a, conformément à la Constitution, qui lui octroie dix jours pour charger une personnalité de la composition du gouvernement, repris la main et relancé la compétition entre partis pour la mise sur pied d’un nouvel exécutif.

Le locataire de Carthage a choisi la démarche qui sied le mieux à l’enseignant qu’il a été, en demandant à chaque formation représentée à l’Assemblée de lui communiquer par écrit une liste de candidats. Il a ainsi coupé court aux  palabres inutiles et aux discussions interminables pour se dédier à l’examen des dossiers de 21 postulants et choisir une figure qui serait à la fois une compétence reconnue et la plus proche politiquement pour susciter un consensus politique.

Il a laissé les spéculations et les commentaires aux réseaux sociaux ainsi qu’aux médias et fait annoncer par un simple communiqué de la présidence la désignation d’Elyes Fakhfakh, ingénieur de formation, qui a jusqu’au 20 février pour réunir une équipe et solliciter la confiance de l’ARP. Un choix aussi surprenant qu’inattendu.

Parcours en demi-teinte

Aux côtés des économistes Fadhel Abdelkafi et Hakim Ben Hammouda, ainsi que du grand commis de l’État Ridha Ben Mosbah, Fakhfakh n’était pas donné pour favori dans le quarteron de tête en lice pour la Kasbah depuis plusieurs jours, au contraire. Mais Kaïs Saïed a finalement choisi un dirigeant d’Ettakatol, parti socio-démocrate disparu des radars avec la chute de la troïka gouvernementale en 2013.

La candidature de cet ancien ministre du Tourisme puis des Finances, de 2012 à 2013, a été proposée par Tahya Tounes et soutenue par le Courant démocratique sans qu’il n’y ait aucune affinité entre ces formations. Connu du grand public, ce manager d’entreprises de 47 ans, natif de Tunis et originaire de Sfax, avait été un candidat malheureux à la présidentielle de 2019, où il avait recueilli 0,34 % des suffrages. Son parti n’a par ailleurs obtenu aucun siège aux législatives. Un parcours en demi-teinte « qui justifie difficilement le choix de Kaïes Saïed », commente Mohamed Bennour, un ancien dirigeant d’Ettakatol.

On attendait une compétence reconnue qui rassure, fédère et envoie un message positif

Comme lui, les Tunisiens sont perplexes. Que signifie cette désignation ? Pour les plus pessimistes, elle sert le projet de Kaïes Saïed pour installer un modèle de démocratie participative avec une réappropriation du pouvoir central par la société. Dans ce cas de figure, le gouvernement d’Elyes Fakhfakh, sans un large soutien partisan, n’obtiendrait pas la confiance de l’Assemblée et permettrait alors au président de dissoudre l’Assemblée et d’appeler à des législatives anticipées. Une hypothèse qui inquiète suffisamment les députés actuels, qui préféreraient soutenir l’exécutif de Fakhfakh plutôt que perdre leurs sièges.

D’autres s’insurgent et estiment que la décision de Kaïs Saïed est anti-démocratique : « La désignation de Fakhfakh ne reflète pas les orientations des partis élus », tacle Seifeddine Makhlouf, leader du groupe parlementaire d’Al Karama.

« Mission impossible »

Les calculs partisans ou personnels vont être vite rattrapés par la situation d’extrême précarité de la Tunisie. Sans majorité au Parlement, Elyes Fakhfakh risque d’être l’otage des formations politiques et de faire les frais des tensions entre Carthage et l’hémicycle du Bardo. Le nouveau chef de l’exécutif a un mois, reconductible une fois, pour présenter son équipe à l’ARP et convaincre  les députés.

« Dans l’absolu, la mission est impossible à moins d’un important travail de lobbying. Pour le moment, il n’a que 37 voix de soutien [de la part de Tahya Tounes et du Courant démocratique, ndlr] », fait remarquer un député de la Coalition nationale, qui ne décolère pas. Il évoque par ailleurs la compatibilité d’Ettakatol avec l’islam politique, ainsi que le passif d’Elyes Fakhfakh, concerné par les échecs cumulés de la troïka gouvernementale en 2012. Un temps trouble qui avait conduit au sit-in du Bardo en août 2013 et la chute du gouvernement.

Six ans plus tard, les Tunisiens n’ont rien oublié et auraient préféré miser sur l’avenir. « On attendait une compétence reconnue qui rassure, fédère et envoie un message positif », « Un profil qui remette la machine en route rapidement, aura-t-il la carrure ? » lit-on sur les réseaux sociaux.

Mais ils sont surtout curieux du programme d’Elyes Fakhfakh, qui devra peaufiner ses premières déclarations et impliquer les partis dans son exécutif pour bénéficier de marges de manœuvre. L’inquiétude est aussi présente : la Constitution, en cas de rejet de la composition proposée par Fakhfakh, précise que le président pourrait dissoudre l’Assemblée mais reste muette sur d’autres éventualités.

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