Politique

Tunisie : « Ennahdha s’est avéré incapable de gouverner seul »

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Rached Ghannouchi, à son domicile, le 12 mars 2018 .

Rached Ghannouchi, à son domicile, le 12 mars 2018 . © Nicolas Fauque pour JEUNE AFRIQUE

Après le rejet de la confiance au gouvernement de Habib Jemli, l’ancien député Mondher Belhaj Ali, détracteur d’Ennahdha, estime qu’« une phase historique de l’islam politique s’achève ». Interview.

Mis en déroute à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) suite au rejet de la motion de confiance, par 134 voix sur 209 votants, le gouvernement Jemli ne verra pas le jour. Mais ce vote, considéré comme historique par les opposants d’Ennahdha, marque une nouvelle étape. Le parti d’inspiration islamiste essuie de fait un cuisant revers, et est mis en minorité.

Détracteur d’Ennahdha, le juriste et ancien député de Nida Tounes devenu indépendant, Mondher Belhaj Ali, livre son analyse de ce vote.

Jeune Afrique : Que retenez-vous du vote du Parlement, qui a refusé d’accorder sa confiance au gouvernement de Habib Jemli ? 

Mondher Belhaj Ali : Le problème n’est pas que l’équipe et le programme de Habib Jemli n’aient pas été approuvés par l’Assemblée; il était en-deçà du seuil des 73 voix nécessaires pour faire adopter une loi ordinaire. Comment aurait-il pu, plus globalement, mener les affaires du pays sans ce minimum requis ?

Cet échec était-il prévisible ?

En plus de 100 jours, Ennahdha a été doublement incompétent : incapable de composer un gouvernement et de préparer un programme. Jemli, qu’il a désigné, a proposé un patchwork illisible, incompréhensible, une succession fastidieuse de points sans chiffrage. Ennahdha ne sait pas construire un gouvernement et confectionner un programme.

Habib Jemli a proposé de diriger le pays par ordonnance…

Les propos de Jemli sont confus. En France, cette disposition de la 5ème République permet au gouvernement d’engager sa responsabilité pour éviter que le débat à l’Assemblée ne s’éternise. La Constitution tunisienne ne prévoit rien en ce sens, et distingue le législatif de l’exécutif. Comment Jemli entendait-il gouverner ? Par communiqué ? En mettant l’Assemblée au pied du mur ?

Une phase historique de l’islam politique s’achève

Quelles sont les leçons à tirer de ce revers pour Ennahdha ?

La société tunisienne est définitivement diversifiée, elle doit décanter, il lui faudra quinze à vingt ans pour que les différences soient acceptées. Il est évident que le président défunt Béji Caïd Essebsi, sous couvert de consensus, a protégé et intégré Ennahdha dans son équation pendant cinq ans. Mais Ennahdha a été démystifié et s’est avéré incapable de gouverner seul. Gouverner nécessite une modernité dans la pensée politique, que cette formation n’a pas.

Comment va réagir Ennahdha ?

Une phase historique de l’islam politique s’achève. Localement, Ennahdha est en recul ; les élections puis l’échec de Jemli donnent tort aux opportunistes islamo-compatibles qui arguaient qu’on ne pouvait faire sans Ennahdha. Isolé, le parti va s’entêter à garder la main sur l’appareil d’État : la décision imposée en 2014 par le dialogue national de revoir les nominations effectuées par les islamistes depuis 2011 n’a pas été appliquée.

Ennahdha refuse-t-il l’alternance ?

Leur volonté d’hégémonie existe, tout comme celle de ne pas vouloir rendre de comptes. À un moment ou à un autre, la question de l’appareil sécuritaire secret d’Ennahdha ainsi que les assassinats politiques de Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi et Lotfi Nagdh doivent être tirés au clair. Le pays ne peut vivre avec un tel œdème politique. Il faut non seulement une transparence dans les affaires, mais aussi une autre gouvernance.

Qu’en est-il de la formation du prochain gouvernement ?

Il faut lever un malentendu : le fait que 134 voix se sont mobilisées contre le gouvernement Jemli ne signifie pas qu’elles vont s’unir pour soutenir un autre projet. Un rapprochement doit s’opérer en amont pour, qu’entre autres, Ennahdha soit dans l’opposition sans crainte d’être réprimé. Comme le prévoit la Constitution, il revient au président de la République de désigner la personnalité la plus apte à former une majorité gouvernementale. Les consultations sont déjà en cours.

Est-ce une page qui se tourne pour la Tunisie ?

Il ne faut rien hypothéquer, la conjoncture est difficile. Nous devons être vigilants : l’exécutif actuel, sans légitimité des urnes, doit composer avec des finances publiques en grande souffrance et une situation explosive en Libye. En s’alignant sur Ankara, Ennahdha, vassal de la Turquie, a isolé la Tunisie. Le vote de l’Assemblée a aussi sanctionné cette orientation.

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