Diplomatie

Libye : l’inquiétude prévaut après que le maréchal Haftar a quitté Moscou sans signer de cessez-le-feu

Khalifa Haftar, le chef de l'ANL, en avril 2011.

Khalifa Haftar, le chef de l'ANL, en avril 2011. © Magharebia/CC/Wikimedia Commons

Le sommet de Moscou sur la Libye était censé aboutir à un accord cessez-le-feu entre Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar, pour entériner l’arrêt des combats obtenus par Moscou et Ankara depuis dimanche 12 janvier. Mais la diplomatie russe n’a pas su rapprocher les belligérants autour d’un texte.

Il est parti sans signer. Khalifa Haftar a annoncé mardi matin que le document qui a été soumis lundi aux parties libyennes à Moscou lors d’un sommet organisé sous l’égide de la Russie et de la Turquie « ignore beaucoup de demandes » formulées par son Armée nationale libyenne (ANL).

Le maréchal de l’Est a donc dit avoir besoin de « deux jours supplémentaires pour en discuter avec ses alliés », alors qu’un cessez-le-feu a été annoncé depuis dimanche sur le terrain, sous la double impulsion de Moscou et Ankara.

En signant cet accord portant sur les modalités du cessez-le-feu proclamé dimanche 12 janvier dans la nuit, l’armée du maréchal de l’Est aurait approuvé l’engagement de « cesser les hostilités », « favoriser le dialogue inter-libyen » et « désigner des représentants pour la participation au dialogue économique, militaire, sécuritaire et politique sous l’égide des Nations unies », comme l’indique le document.

Un cessez-le-feu menacé

Son rival Fayez al-Sarraj, le chef du Gouvernement d’entente nationale (GNA), convié à Moscou et ouvertement soutenu par la Turquie, a quant à lui accepté l’entente : « Nous ne voulons pas que nos citoyens meurent pour une guerre qui pourrait durer on ne sait combien de temps. Cela ne veut pas dire que nous sommes faibles, au contraire », a-t-il fait savoir dans un message audio publié sur les réseaux sociaux après avoir pris connaissance du départ de son adversaire.

Mais tant que la ligne de signature sous le nom de Khalifa Haftar restera vide, ni la suspension des affrontements ni la bonne réussite de la conférence de Berlin annoncée pour dimanche 19 janvier ne sont garantis. Au lendemain des pourparlers, de nouveaux coups de feu ont été entendus ce mardi dans la banlieue sud de la capitale, le long du front qui n’a que peu bougé depuis le début de l’offensive le 4 avril dernier.

il est probable qu’il soit en train de préparer une autre offensive

« Il pourrait toujours signer, mais il est plus probable qu’il soit en train de préparer une autre offensive », constate Emadeddin Badi, spécialiste de la Libye au Middle East Institute. Sur les réseaux sociaux, les soldats de l’ANL se disent « prêts et déterminés à remporter la victoire ».

Realpolitik russe, interventionnisme turc

Alors que la situation semble loin de s’améliorer, « la Turquie et la Russie continueront à travailler pour une résolution du conflit en Libye », a quant à lui assuré le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov.

Cet optimisme qui ne semble pas partagé par Ankara, qui a annoncé en début d’année une intervention militaire à côté du GNA si Fayez al-Sarraj le demande : « Nous n’hésiterons pas à donner une leçon au putchiste Haftar s’il continue à attaquer le gouvernement légitime de la Libye », a déclaré ce mardi le président Erdogan.

« Le sommet s’est révélé un échec grave », estime le chercheur au Clingendael Institute de La Haye Jalel Harchaoui : « pour la Libye, mais aussi pour la communauté internationale, les alliés de Haftar et la Russie même ».

De fait, Haftar s’est d’abord rendu à Rome le 8 janvier et ensuite à Moscou pour négocier avec ses rivaux. « Le maréchal, épaulé par les Émirats arabes unis, s’attendait probablement à signer un document qui allait l’avantager sur le terrain. Mais Haftar et ses alliés se sont rendus compte que la situation en Russie ne leur est pas aussi favorable qu’ils le croyaient », explique le spécialiste.

Un combattant fidèle au gouvernement de Tripoli, lors des combats contres les troupes du général Haftar, en avril 2019 (archives).

Un combattant fidèle au gouvernement de Tripoli, lors des combats contres les troupes du général Haftar, en avril 2019 (archives). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Une fracture s’est ainsi ouverte : d’une part les alliés de Haftar, dans une approche très idéologique, opposés aux Frères musulmans (Égypte, Émirats arabes unis), de l’autre une Russie qui s’est montrée hier « particulièrement pro-Tripoli et qui ne fait que poursuivre en Libye une stratégie de realpolitik.

Les Russes ne vont pas se lancer dans une guerre idéologique à côté d’une armée comme celle de Haftar, qui dit être efficace mais qui après neuf mois n’est toujours pas entrée à Tripoli », continue-il.

À Berlin, une conférence à risque ?

Un cessez-le-feu stable n’est donc pas acquis. Cela pourrait représenter une difficulté majeure pour le prochain rendez-vous diplomatique : la conférence de Berlin, prévue le 19 janvier. Reporté à plusieurs reprises depuis novembre, le sommet risque de démarrer sous de mauvais auspices.

Ce lundi encore, la chancelière allemande Angela Merkel a appelé Vladimir Poutine pour discuter de l’évolution de la crise libyenne. « La conférence n’est pas compromise en soi. Mais quelle sera sa pertinence sans même pas un cessez-le-feu entre les deux parties ? », se demande Emadeddin Badi du Middle East Institute.

la diplomatie a bougé de l’Europe vers Moscou

Selon Jalel Harchaoui, la conférence doit avoir lieu, pour une question de crédibilité : « Pendant que l’initiative allemande continuait d’être repoussée à cause de la résistance de la France, la Turquie a décidé d’intervenir militairement et la diplomatie a bougé de l’Europe vers Moscou », souligne-t-il.

Le ton de Sergueï Lavrov ce mardi a d’ailleurs bien changé, le chef de la diplomatie russe ayant fustigé « l’aventure criminelle de l’Alliance atlantique [qui] a détruit l’État libyen », pointant donc du doigt les Occidentaux.

En effet, après l’absence d’accord à Moscou, l’image d’une diplomatie russe infaillible au Moyen-Orient et en Libye “en sort fortement compromise”, conclut Jalel Harchaoui.

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