Économie

Ainsi soit-elle !

Plébiscitée par les militants de son parti, la candidate socialiste à la présidentielle française de 2007 est la première femme en mesure de conquérir l’Élysée. Portrait d’une battante qui incarne une nouvelle manière de faire de la politique.

Par - François Soudan
Mis à jour le 3 novembre 2016 à 11:10

Rien ne révèle mieux votre face cachée, votre jardin secret et vos ressorts intimes que l’identité du personnage que vous auriez aimé être. Pour Ségolène Royal, l’icône absolue est d’autant plus paradoxale (et politiquement incorrecte) qu’elle la partage avec un certain Jean-Marie Le Pen – aussi n’en parle-t-elle presque jamais. Jeanne d’Arc, sainte et guerrière, brûlée vive sur le bûcher de l’intolérance est, pour la candidate du Parti socialiste (PS) à l’élection présidentielle, le référent historique suprême et l’expression sacrificielle de ce qu’est à ses yeux la politique : une mission. Une seule fois, Ségolène s’est lâchée à propos de la pucelle de Domrémy, issue comme elle de Lorraine, à qui elle semble vouer une quasi-adoration. C’était à Orléans, en mai 1998, lors d’un discours prononcé à l’occasion d’une obscure élection régionale. Sous le regard éberlué des militants, celle qui était alors ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin, se lance dans une évocation inspirée de son héroïne : « Dans un monde confisqué par les hommes, tu as commis le triple sacrilège : être une femme stratège, une femme de guerre et une femme de Dieu. Et tout cela, pire offense encore, en ne venant de rien et en n’étant rien. La politique, comme toi, doit être dérangeante, crânement généreuse, farouchement morale. Je veux te dire, au nom de toutes les femmes, les surs immolées, mutilées, vendues, exploitées, tuées dès la naissance, que l’on aurait tant besoin que se lèvent d’autres Jeanne partout dans le monde. Tu es pour nous toutes le témoignage de l’insoumission et de la tendresse, toi qui, brûlée à 20 ans, n’as pas eu le temps d’être mère. Tu es cette jeune fille simple et fragile qui reste femme et humaine dans les combats. » En quelques mots, tout est dit sur Jeanne, mais tout est dit aussi sur Ségolène. Car comment ne pas apercevoir qu’en s’adressant ainsi à la sainte, les yeux noyés dans le ciel d’Orléans, c’est d’elle-même que parle Mme Royal ? Redresser la France, délivrer un message qu’elle seule entend, se battre contre les hommes et leurs sarcasmes, l’épée à la main et le panache au vent, suivre son destin de louve solitaire, transgresser les interdits, confondre son « désir d’avenir » avec celui du peuple, ainsi chevauchait Jeanne et ainsi se voit, se vit Ségolène. Contrairement à la plupart de ses camarades socialistes, cette femme de 53 ans n’a jamais eu pour modèles de jeunesse un Mao, un Guevara ou même un Jaurès, mais la vierge cuirassée qui bouta les Anglais hors du royaume de France. C’est dire toute la complexité de celle qui, parce qu’elle déplace les frontières traditionnelles et brouille le jeu politique, est la première Française à pouvoir rêver tout haut d’un destin national. Enfance. Tous les psychanalystes le savent : ce qui est important, ce n’est pas l’histoire réelle, mais celle que l’on croit avoir vécue – et chacun des enfants d’une fratrie détient sa propre vérité. Très contestée par la plupart des membres de sa famille, la version que Ségolène Royal offre de son enfance est l’une des clés essentielles de son comportement. Son père, Jacques, fils de général et lieutenant-colonel dans l’artillerie de marine, a été prisonnier en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale avant de traîner ses guêtres en Indochine, puis en Algérie. Lorsque Marie-Ségolène, quatrième enfant d’une famille qui en comptera huit, vient au monde le 22 septembre 1953, Jacques Royal est en poste sur la base de Ouakam, quartier de Dakar, au Sénégal. Affecté début 1955 en Martinique, puis dans l’est de la France, il emmène avec lui à chaque fois son troupeau de bambins (huit enfants en neuf ans !) sur lequel veille son épouse Hélène, femme soumise et effacée. Chez les Royal, on est militaire de père en fils, avec ce qui va de pair : catholicisme limite intégriste, nostalgie monarchiste et vote à l’extrême droite. Installés à Chamagne, petit village des Vosges, dans une grande bâtisse froide de trois étages et dix pièces, les Royal vont à la messe le dimanche, écoutent des chants grégoriens et les filles portent nattes et jupes plissées. De cette atmosphère stricte, très vieille France, où tout tourne autour de la figure de commandeur d’un père maître absolu, autocrate au sein de son propre foyer, Ségolène brossera plus tard le portrait d’une enfance à la Zola, au grand dam de ses frères et surs. Scolarisée dans un lycée catholique d’Épinal, puis étudiante en sciences économiques à Nancy, elle bâtit très tôt sa personnalité en opposition frontale avec son père. Surtout à partir du moment où sa mère, Hélène, fuyant les déchirements conjugaux, quitte Chamagne et son dictateur de mari. Soutenue par Ségolène, elle demande le divorce, ce que Jacques refuse, tout comme il refuse de lui verser la moindre pension alimentaire. Des procès s’ensuivent, que Ségolène active avec acharnement. Jusqu’au bout, elle refusera toute réconciliation avec son géniteur. En juin 1981, alors toute jeune chargée de mission à l’Élysée, elle assiste aux obsèques de ce père rejeté. À cette occasion, elle revoit ses oncles et tantes, ses cousins ainsi que la plupart de ses frères et surs, pour la dernière fois. Depuis, Ségolène a tranché, en bloc, toutes ses racines, à l’exception d’une seule : celle qui la relie à sa mère.

Énarque. Licenciée en économie, Ségolène Royal rejoint Paris en 1975 où elle intègre l’Institut d’études politiques – Sciences-Po. Son petit ami d’alors, un jeune homme à particule fils d’un gros producteur de champagne, l’accompagne. Tous deux logent dans la même chambre de bonne, mais le couple ne survivra pas aux aléas du concours d’entrée à l’École nationale d’administration (ENA). Ségolène est admise en 1978, au second essai, alors que Guillaume échoue. Voici donc la provinciale timide et coincée, jolie et rebelle, membre de la « promotion Voltaire », l’une des plus célèbres de l’ENA. Parmi ses condisciples figurent en effet un certain Dominique de Villepin et sa sur Véronique, les futurs ministres Renaud Donnedieu de Vabres, Michel Sapin et Frédérique Bredin, le futur patron du Groupe Axa Henri de Castries, l’actuel directeur de la Monnaie de Paris Dov Zerah et François Hollande. Fils d’un médecin normand, déjà diplômé d’HEC et de Sciences-Po, celui qui deviendra bien plus tard le premier secrétaire du PS est un garçon brillant, politiquement engagé, avec un côté chef de bande et un humour décapant. Très vite, Ségolène est sous le charme de son cadet de quelques mois. Elle adhère au PS fin 1978 et emménage dans la chambrette de François. Amoureuse, Ségolène est aussi une bosseuse du genre besogneux. Sans beaucoup travailler, Hollande sortira de l’ENA au 11e rang. Villepin au 25e. Royal, elle, se classera 95e sur 160 élèves.

Sherpa. Si Ségolène Royal a eu dans sa vie un mentor, c’est sans doute lui : Jacques Attali. Parmi la petite foule des militants qui se pressent, fin 1980, rue de Solférino, pour participer à la campagne présidentielle de François Mitterrand, Attali repère très vite le couple Hollande-Royal. Il les embauche et, la victoire venue, les emmène avec lui à l’Élysée, où il occupe le bureau le plus proche de celui du chef de l’État. Ségolène, qui avait commencé sa carrière en rédigeant des fiches sur la question féminine pour le candidat, s’installe dans une soupente de la rue de l’Élysée. Chargée de mission, puis conseillère technique, elle remplit le rôle obscur – mais formateur – de sherpa du sherpa, dont les notes, quand elles arrivent jusqu’au bureau présidentiel, sont invariablement classées en bas de la pile. Il faudra attendre 1988 pour que Mitterrand, qu’elle ne croise que rarement mais qui la fascine, s’intéresse à cette jeune femme discrète. Rien à voir avec l’omniprésence à ses côtés d’une Élisabeth Guigou ou d’une Édith Cresson. Suivant l’adage bien connu de « Tonton », selon qui on n’est rien en politique tant qu’on n’a pas subi l’épreuve du suffrage universel, François et Ségolène se cherchent entre-temps un point de chute électoral. Lui choisit la Corrèze, elle la Normandie, où sa mère s’est installée. Première tentative en 1986 à Trouville et premier échec : les caciques locaux du PS ont tout fait pour écarter la parachutée aux dents longues. Ségolène récidive aux législatives de 1988, cette fois dans les Deux-Sèvres, région Poitou-Charentes. Elle est élue. Comment a-t-elle décroché cette circonscription ? Au culot, tout simplement. Elle a attendu François Mitterrand à la sortie de son bureau et l’a coincé, gentiment mais fermement : « Je veux être députée. » Surprise du président : « Êtes-vous sûre de le vouloir ? » Réponse : « Oui, j’en suis sûre. » « Bien, j’en parlerai à Mauroy et à Mermaz. » Commentaire, plus tard, de Ségolène : « Saisir le moment, ne pas attendre qu’il passe, c’est ça la politique. »

Ministre. 1992. Ségolène Royal a 39 ans. Elle est députée depuis quatre ans, mère de trois enfants, Thomas, Julien, Clémence, et enceinte du quatrième. François Mitterrand lui propose d’entrer au gouvernement de Pierre Bérégovoy comme ministre de l’Environnement. Elle accepte, bien sûr. Puis plaide aussitôt la cause de son compagnon : « Pourquoi François n’est-il pas ministre ? C’est injuste. » « Je comprends, soupire Mitterrand. Il y a bien une solution : lui entre, et vous, vous sortez, je ne veux pas avoir un couple au gouvernement. » Ségolène reste muette un instant, puis se reprend : « Dans ces conditions, puisqu’on ne peut pas discuter, je viens. » L’expérience durera moins d’un an, le temps pour Ségolène de réussir deux coups médiatiques et de révéler un talent de « pipolisation » des plus prometteurs. Enceinte de huit mois, elle se rend au Sommet de la Terre, à Rio, accompagnée d’une infirmière militaire. Après avoir jeté au panier le discours que lui avait préparé le Quai d’Orsay, elle monte à la tribune, pose sa main sur son ventre rebondi et prononce une allocution émouvante sur l’enfance. Présents dans la salle, Fidel Castro, Li Peng et Helmut Kohl applaudissent. Effet garanti. À peine de retour à Paris, la voici qui accouche de Flora, 2,7 kg. Une heure après la coupure du cordon ombilical, les chaînes de télévision filment, avec son accord, la maman et son bébé. François Hollande est furieux. Ségolène, évidemment, ne l’avait pas prévenu. Pour elle, déjà, l’important n’est pas ce que l’on fait ou dit. C’est ce que l’on montre.
1993. Cohabitation. Ségolène Royal est l’une des rares socialistes à sortir indemnes du désastre des législatives. Elle est la mieux élue des députés PS et, à ce titre, revendique la présidence du groupe socialiste à l’Assemblée. Un homme s’y oppose et rafle la mise : Laurent Fabius. C’est le début d’une longue inimitié. Profitant d’une disposition qui permet aux députés de devenir avocats, Ségolène passe le concours au barreau de Paris et intègre, en 1994, le cabinet Teitgen. Mais elle ne plaidera jamais : trop empruntée, trop maladroite, trop brusque, ce n’est pas sa tasse de thé. En 1995, elle est avec François Hollande de ceux qui croient en la candidature innovante de Jacques Delors à la présidentielle, avant de déchanter devant l’abandon de leur favori. Et puis, comme elle s’ennuie un peu ces années-là et que le Palais-Bourbon ne l’a jamais attirée, Mme Royal écrit des livres qui la décrivent. Le Printemps des grands-parents traite du rapprochement des générations, Le Ras-le-Bol des bébés zappeurs, des rapports entre les enfants et la télévision, Pays, paysans, paysages, de l’environnement. Bientôt paraîtra La Vérité d’une femme, qui est un peu son autobiographie.
1997. Nouvelles législatives, anticipées cette fois, décidées par Jacques Chirac. Et nouvelle vague rose. Lionel Jospin entre à Matignon et Ségolène, réélue dans les Deux-Sèvres, demande cette fois la présidence de l’Assemblée nationale. Les éléphants ont un haut-le-cur. Qui lui barre la route et s’installe au perchoir ? Encore Laurent Fabius. Cette fois, la rupture entre eux est consommée. En guise de lot de consolation, Jospin, qui se méfie d’elle, offre à Ségolène un poste de ministre délégué à l’Enseignement scolaire, sous la tutelle de Claude Allègre. L’attelage est absurde, et leurs rapports seront vite exécrables – tout comme ils seront intenables avec les deux autres ministres de tutelle sous la houlette desquels Ségolène Royal aura à travailler : Martine Aubry et Élisabeth Guigou. De plus en plus, la fille de Jacques Royal apparaît comme une solitaire qui se fiche comme d’une guigne des solidarités partisanes. Elle sera la seule, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002, à exiger de Lionel Jospin qu’il fasse son autocritique. À ses yeux, Jospin est un loser, il n’est plus rien. Place à son propre destin.

Zapatera. 28 mars 2004. À l’issue d’une campagne minutieuse et parfois acerbe contre les notables et les gros céréaliers, mais prenant la défense des petits producteurs écrasés par l’Europe productiviste et des salariés menacés dans leur emploi, Ségolène Royal conquiert de haute lutte la présidence de la région Poitou-Charentes. Sa victoire est d’autant plus remarquée que cette région est le fief de Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre. Depuis, la Ségolie, comme disent ses adversaires, est devenue le laboratoire du « royalisme ». La méthode tout d’abord : enchaînant à un rythme d’enfer, trois jours par semaine, les visites sur le terrain, Ségolène y est en campagne électorale permanente. Adepte du spoil system, elle a « nettoyé » l’hôtel de région de Poitiers de tout ce qui rappelle le système Raffarin, sans états d’âme. Les thèmes ensuite : c’est ici que sont testés in vivo les concepts de « démocratie participative » et de « conseils de citoyens » prônés par la candidate. Gadgets à la sauce altermondialiste (l’idée des fameux conseils de surveillance des élus a été importée de Porto Alegre, au Brésil) ou expérience de démocratie directe ? Difficile, pour l’instant, de répondre, leur application n’en étant qu’à ses balbutiements. L’équipe, enfin. Plus exactement « l’équipe A », la B ayant pris ses quartiers à Paris sous la houlette de l’énarque Christophe Chantepy. Ségolène travaille en Poitou-Charentes avec un autre énarque, Jean-Luc Fulachier, son directeur de cabinet. Et avec Sophie Bouchet-Petersen, sa « tête chercheuse », une ancienne trotskiste tendance Krivine, virevoltante, bouillonnante de trouvailles et entièrement dévouée à sa patronne. Son Attali à elle. L’opposition dénonce régulièrement l’autoritarisme de la présidente de région, sa gestion unilatérale et son néopoujadisme à la mode José Bové, qui lui font défendre bec et ongles les producteurs bio de fromage de chèvre et attaquer de front le capitalisme financier, les raids boursiers et les stock-options. De son triomphe de mars 2004, Ségolène Royal a acquis un surnom – la Zapatera, contraction du révolutionnaire mexicain Zapata et du président socialiste du gouvernement espagnol Zapatero – et surtout une conviction. Après être devenue la Jeanne d’Arc du PS, elle sera l’icône de la France. Les éléphants du parti, qui ne la prennent pas au sérieux, ne la voient pas venir. Comme ils ont tort !

Missionnaire. Voici donc une socialiste qui n’a pas lu Marx, qui n’a jamais lutté au sens militant du terme, qui n’hésite pas à puiser ses références dans saint Thomas d’Aquin (« l’ordre juste »), Tony Blair, les études d’opinion de la Sofres, les rapports de l’Institut des études démographiques et qui prône une « morale de l’action ». Voici une socialiste qui a fait baptiser ses quatre enfants et qui définit son projet comme un organisme vivant, évolutif au gré du temps et des gens, une socialiste à la fois sociale-démocrate et moderniste, altermondialiste et conservatrice dès qu’il s’agit de la famille. Voici une énarque qui revendique son statut d’antiexperte, capable de se tromper, comme tout le monde, quitte à corriger ses erreurs. Elle est la candidate du désir populaire, de l’envie d’autre chose, de la proximité et de la participation. Celle qui, non sans populisme, désacralise la politique traditionnelle, les programmes prêts-à-porter et les élus intouchables. Elle fait en meeting des apparitions quasi mystiques, debout pendant de longues minutes, muette face à la foule, en communion avec elle, comme habitée par sa mission. C’est dire si son positionnement est unique, si elle se démarque allègrement de son camp d’origine. Murs, école, sécurité : elle revendique le droit de tout dire, sans tenir aucun compte du projet socialiste. Alors qu’elle fait de la politique en professionnelle depuis vingt-huit ans, elle apparaît à la fois comme neuve et issue de la société civile. Des électeurs de Le Pen à ceux d’Arlette Laguiller, Ségolène ratisse large et s’adresse à tout le monde. Ne demandez surtout pas le programme : elle n’en a pas et n’en a cure. Dans sa façon de s’adresser aux Français, de leur dire : « Vous valez mieux que ce que vous avez », de violer sa famille politique et de proclamer la rupture, elle ressemble par certains traits à celui qu’elle rêve d’affronter en avril 2007 : Nicolas Sarkozy1

Féministe. « Elle est dans un rapport un peu hostile à l’homme », dit de Ségolène son compagnon François Hollande, bien placé pour en juger. Depuis l’enfance et le bras de fer interminable qui l’opposa à son père, le combat contre le machisme est l’un des ressorts essentiels de Ségolène Royal. Pour elle, la mauvaise marche du monde est en grande partie générée par l’inégalité entre l’homme et la femme. Il y a dans cette attitude défensive et parfois agressive beaucoup de sincérité et un peu de calcul. Ainsi, Ségolène s’est toujours servie de son statut de femme pour relativiser, voire décrédibiliser, les critiques à son encontre. Son fameux « m’auriez-vous posé la même question si j’avais été un homme ? » est en passe d’intégrer les annales, au même titre que son « même quand je ne dis rien, cela fait du bruit ». Autre variante, à l’endroit cette fois de ses rivaux du PS : « Vous savez, c’est bien connu, une gazelle court plus vite que les éléphants. » Ce féminisme ségolien est néanmoins assez complexe et parfois ambigu. D’abord parce qu’elle-même semble assez réservée vis-à-vis de ses surs en politique, perçues soit comme des concurrentes (Aubry, Guigou), soit comme jouant en sous-main le jeu des hommes. Ensuite parce que Mme Royal a toujours porté son état de mère de famille avec une certaine ostentation. Autant elle est une femme de gauche, autant elle est une maman de droite très à cheval sur l’éducation et le « cadrage » de ses enfants – lesquels ont été élevés dans le plus pur style bon chic bon genre.

« Moi, c’est moi ; lui, c’est lui ». Les rumeurs de mariage qui ont enfiévré les rédactions au cours de l’été 2006 sont retombées comme un soufflé. Qu’on se le dise : le couple Hollande-Royal, qui « se construit en avançant » (dit-elle) depuis un quart de siècle, restera dans le domaine de l’union libre. Pourquoi vouloir changer une formule qui marche ? Fabius, Rocard, Jospin et bien d’autres camarades socialistes ont consumé un mariage en politique, pas elle. Ségolène paraît bien décidée à ne jamais sacrifier son indépendance à un homme, fût-il le père de ses enfants. Quant à François, il semble se satisfaire d’une situation où chacun a son propre agenda, même s’il a dû mettre au rancart ses propres ambitions présidentielles. L’un des secrets de cet équilibre, affirment les proches du couple, est que Ségolène n’a pas à la maison le comportement qui est le sien à l’extérieur. Elle n’est absolument pas castratrice et s’efface volontiers derrière son Premier secrétaire de compagnon. Tous deux vivent une existence confortable de « bobos » nantis. Une propriété à Paris, une autre à Melle, dans les Deux-Sèvres, et une troisième à Mougins, non loin de Grasse, sur la Côte d’Azur : le patrimoine immobilier est respectable. Quant aux revenus du couple, toutes indemnités cumulées – François est député et maire de Tulle, Ségolène est députée et présidente de région -, ils s’élèvent à 18 500 euros par mois. Pas exactement ceux de la France d’en bas.
Caporal-chef. « Elle séduit de loin, elle irrite de près », a dit un jour Jean-Pierre Raffarin. Et il est vrai que le caractère de Ségolène Royal n’est pas des plus commodes. Solitaire, acharnée, battante, elle peut parfois être cassante, y compris avec ses propres collaborateurs, dont elle exige une totale disponibilité. Technicienne et tacticienne, elle a toujours considéré la politique comme une forme d’artisanat où chaque détail compte. Travailleuse, Ségolène fonctionne volontiers à l’instinct, avec une volonté de mouvement permanente, un peu semblable à celle qui animait le Tony Blair première manière. Courageuse, elle l’est aussi physiquement, ainsi qu’en témoigne cette anecdote de novembre 2002, à l’occasion d’une manifestation pour la défense du service public : chahutée par des militants en colère en compagnie d’Élisabeth Guigou, elle leur tint tête et se dirigea vers eux malgré les invectives et les projectiles, alors que sa blonde collègue se mettait prudemment à l’abri d’une porte cochère avoisinante ! Réminiscence involontaire de ses racines militaires ? Possible. Ségolène n’en disconvient pas : « Je définis un objectif, je prends mes dispositions, je l’évalue et je l’atteins, c’est très militaire », confie-t-elle. Quand elle distribue ses instructions et visite au pas de charge des écoles comme on inspecte un régiment, nul doute que la fille du lieutenant-colonel Royal s’imagine un peu en général.

Star des médias. Cette adepte inconditionnelle de la communication par textos, qui dirige sa PME électorale comme une start-up de la politique, a très tôt compris l’importance de l’image. De la naissance de Flora à cette semaine d’avril 2006 où elle réussit l’exploit de faire la couverture des quatre principaux hebdomadaires français, tout en passant au 20 Heures de TF1 et au show vespéral de Canal+, Ségolène apparaît comme une vraie experte en coups médiatiques. Filmée sur le scooter de son fils, qui l’emmène gare Montparnasse, photographiée à la une de Paris Match, raquette de badminton à la main et sa fille à ses côtés, souriant de tout l’éclat d’une dentition récemment refaite (comme, en son temps, un certain François Mitterrand), plus sexy, moins coincée et moins cheftaine, en tailleur Paul Ka blanc, crème ou bleu Ségolène manuvre sans être jamais familière, encore moins vulgaire. Attention aux journalistes et aux paparazzi qui franchissent sa ligne rouge, la dame sait se montrer une procédurière acharnée ! Le paradoxe chez elle est cette capacité unique à tutoyer le charisme tout en étant une oratrice plutôt médiocre. De ses maladresses d’expression, elle a su tirer une fraîcheur juvénile et une identification à son public qui font mouche. Son entourage craignait un peu le pire de la série de débats télévisés qui l’opposaient – le verbe n’est pas trop fort – aux éléphants Strauss-Kahn et Fabius. Ses adversaires au sein du PS ont guetté ses gaffes, pointé son absence de densité sur les sujets internationaux et espéré l’éclatement de la bulle médiatique Royal. À la fois tendue et angélique, Ségo a évité la plupart des pièges et fait mieux que limiter les dégâts.

Amis, ennemis. Des deux rivaux de Ségolène à l’intérieur du PS, le plus acerbe est sans doute Laurent Fabius. Après son fâcheux « qui va garder les enfants ? » adressé au couple Royal-Hollande, l’ancien Premier ministre a récidivé en estimant que Ségolène avait « la ligne politique de Michel Rocard et l’intelligence d’Édith Cresson » – ce qui, dans sa bouche, est tout sauf un compliment. Dominique Strauss-Kahn est plus courtois (ou plus habile), mais deux phrases prononcées à son égard par la candidate en disent long sur l’état de leurs relations. Lorsque Strauss-Kahn, mis en cause dans l’affaire de la Mnef, dut démissionner du gouvernement en 1999, Royal eut ce commentaire peu charitable : « Il faut que la justice passe. » Quant au bilan de DSK comme ministre de l’Économie et des Finances, le verdict ségolien tombe, en forme de couperet : « Une vision très archaïque du progrès influencée par les intérêts industriels. » Parmi les socialistes allergiques à la star de Poitiers, on relève également les noms de trois ministres de tutelle avec lesquels elle a travaillé (Claude Allègre, Martine Aubry et Élisabeth Guigou), ainsi que Lionel Jospin et Bertrand Delanoë. Mais la palme de la ségophobie revient sans conteste à l’ancien ministre des PTT de Mitterrand, Louis Mexandeau, littéralement déchaîné : « Ségolène, écrivait-il fin octobre, c’est une inculture de taille encyclopédique, un trou noir de la science, une ignorance crasse pire que reaganienne, bushiste, comme si elle n’avait pas lu un seul livre. » Pour l’instant, on l’aura noté, l’essentiel des critiques et des coups bas adressés à Ségolène Royal proviennent de sa propre famille politique – laquelle doit parfois lui sembler aussi étrangère que sa famille biologique. Nicolas Sarkozy se contente d’épingler son « amateurisme » en politique étrangère et Jean-Marie Le Pen le côté « bobo-bourgeoise » de celle qu’il appelle avec son élégance habituelle « lady Nunuche ». Les médias, on l’a vu, sont sous le charme. Seule exception notable sur ce dernier chapitre : les réserves plus qu’appuyées du très chevronné et très réputé Alain Duhamel. Dans son dernier livre, Les Prétendants, le journaliste politique le plus connu de France qualifie Mme Royal de « prestidigitatrice » et de « candidate imaginaire », avec « une sensibilité de gauche, un caractère de droite et des idées centristes ». Un produit de marketing en somme, avec ce qu’il faut de paillettes, d’illusion, d’images et de superficialité.
Fort heureusement pour elle, la madone a aussi des partisans et une belle collection de fans. Fondée en décembre 2005, son association Désirs d’avenir regroupe aujourd’hui quinze mille membres, dont une bonne partie de jeunes fédérés par Ségosphère, la bulle Internet lancée par son fils Thomas. Parmi les « royalistes » figurent des femmes comme Danielle Mitterrand, Édith Cresson et Yvette Roudy, des éléphants comme Pierre Mauroy, Jack Lang et Jean-Marc Ayrault, des personnalités de la société civile comme Bernard Kouchner et Bernard Tapie, des artistes tels Jamel Debbouze, Yannick Noah et Jeanne Moreau, des stars montantes du PS (Arnaud Montebourg, Julien Dray, Malek Boutih), des Verts comme Daniel Cohn-Bendit et même quelques grands patrons comme Brigitte Taittinger.

Novice. Ainsi qu’ont pu le remarquer tous ceux qui ont suivi, le 7 novembre, le dernier débat télévisé entre les candidats socialistes à la candidature, la politique extérieure est le point faible de Ségolène Royal. Son attitude en la matière, elle qui a toujours privilégié le terrain franco-français des conditions de vie, du développement régional et des préoccupations citoyennes, elle qui comprend un peu l’anglais et le parle mal, n’a rien à voir avec les discours gaulliens sur la grandeur de la France. Elle se limite à deux expériences fortes, mais courtes, qu’elle rappelle volontiers. La première remonte à 1994. Alors avocate, Ségolène participe au côté de Roland Dumas au combat en faveur de la députée kurde Leyla Zana, menacée d’emprisonnement en Turquie. Mandatée par François Mitterrand, elle se rend à Ankara et assiste, impuissante, à la prise d’assaut par la police du Parlement où s’étaient réfugiés Zana et ses collègues kurdes. La seconde est plus récente : janvier 2006. Consciente de son absence de visibilité sur la scène internationale et donc de son manque de crédibilité en la matière à l’intérieur du PS, Ségolène coiffe Jack Lang sur le poteau en se rendant, sans demander l’avis de quiconque, à Santiago du Chili, en pleine campagne présidentielle. Il est vrai que la candidate socialiste, Michelle Bachelet, lui ressemble : fille de militaire, ancienne ministre, féministe, mère de famille Ravie, Ségolène assiste à la victoire de son alter ego et rentre à Paris auréolée. Le voyage à Dakar, huit mois plus tard, participe de la même volonté tardive d’exister et d’apprendre (voir encadré p. 27).
C’est tout et c’est peu. Car, pour le reste, les déclarations de Mme Royal évoluent entre banalité, truisme et prudence de Sioux. L’Irak ? « Je n’ai pas assez d’éléments pour apporter un jugement sur ce qui est en train de se passer », ou « c’est toujours facile de donner des leçons lorsque l’on est éloigné du pays », ou encore « nous avons tout intérêt à ce que ce pays se restabilise ». Israël ? « Israël a droit à la sécurité ; force est de constater que cette sécurité est toujours fragilisée. » Sans oublier la confusion, à propos de l’Iran, entre nucléaire militaire et civil Reste à savoir si tout cela constitue vraiment un handicap rédhibitoire, ce qui est loin d’être sûr. Une Angela Merkel et un José Luis Zapatero avaient eux aussi un manque de pratique et d’intérêt en la matière, qu’il est tout à fait possible de compenser par le choix judicieux des ministres, des collaborateurs et des conseillers qui entourent le nouvel élu. Et puis, après tout, pour la France dans le monde comme pour la France tout court, le moment est peut-être venu de tenter et de vivre l’expérience d’une femme au pouvoir. Ce pays est le dernier en Europe où le chef de l’exécutif est plus qu’un président, un monarque. Sur ce point, au moins, la prétendante au trône a sur ses concurrents l’avantage de porter un nom prédestiné : Mme Royal

1. Si l’on en croit l’avis d’une graphologue à qui nous avons soumis un exemplaire de son écriture, Ségolène Royal est « plus simple que sophistiquée », « plus pragmatique qu’intellectuelle dans son approche » et « plus dans la résolution des problèmes quotidiens que projetée dans l’avenir avec une stratégie bien définie ».