Archives

Des chiens de guerre pour le maintien de la paix ?

Par - Steve Mantaux
Mis à jour le 20 novembre 2006 à 16:26

Les entreprises militaires privées pourraient, à terme, remplacer les Casques bleus en Afrique. Reste un obstacle : leur réputation…

Des Casques bleus « privés » au Darfour ? La société américaine Blackwater, l’un des principaux employeurs de « contractuels » en Irak pour le compte des États-Unis, propose ses services à l’ONU. Si l’initiative, formulée au début de l’année, ne recueille pas d’échos favorables pour l’instant, elle révèle un aspect peu reluisant des opérations militaires réalisées pour le compte des Nations unies.
Parmi les principaux pourvoyeurs de Casques ou de Bérets bleus, on trouve de « petits » pays comme le Pakistan ou le Bangladesh, qui entretiennent une armée sans rapport avec leurs besoins. L’ONU verse, en effet, une contribution d’environ 1 000 dollars par mois et par soldat aux États qui engagent des troupes sous sa bannière. Une somme qui ne couvre jamais les frais engagés pour le déploiement de militaires issus des pays occidentaux ou appartenant à une armée « moderne », mais qui fait les affaires des pays en développement. Le coût opérationnel de leurs soldats revenant à moins de 1 000 dollars par mois, ils empochent alors la différence, qui sert à renflouer le budget de leur gouvernement.
Dans les faits, cette pratique, qui fait penser à une simple « location de troupes », n’est pas très éloignée du mercenariat. La différence entre les deux ne tient plus, en fait, qu’à la présence d’un drapeau national derrière l’étendard bleu frappé de deux rameaux d’olivier entourant un planisphère…
Doug Brooks, président d’International Peace Operations Association (Ipoa), un regroupement commercial d’entreprises militaires privées, pousse ce raisonnement à l’extrême en l’appliquant à la crise du Darfour. Puisque le secteur public rechigne à s’engager, pourquoi le « secteur concurrentiel » ne s’impliquerait-il pas ? Blackwater dispose par exemple d’un personnel expérimenté, efficace et qualifié, dont le déploiement coûterait 10 % à 20 % moins cher !
Avec un marché dopé par la multiplication des conflits asymétriques, le chiffre d’affaires annuel des sociétés militaires privées atteint les 100 milliards de dollars et devrait doubler d’ici à 2010. Une réalité que souhaite encadrer, « codifier et moraliser » le gouvernement fédéral helvétique et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). D’où l’organisation, les 13 et 14 novembre en Suisse, de la première conférence internationale sur le mercenariat, avec les principaux acteurs du marché et « en invitant le maximum d’experts gouvernementaux »…
Dans la pratique, le savoir-faire des entreprises militaires privées paraît incontestable. La grande majorité des contractuels qu’emploient des firmes comme Blackwater, Aegis ou Dyncorp sont d’anciens membres des forces spéciales ou des unités d’intervention de police. Certes, ces soldats de fortune d’un nouveau genre ont encore mauvaise réputation, parfois à juste titre. Mais dans l’ensemble, il s’agit de professionnels rigoureux et disciplinés. Très bien payés, on ne devrait pas, en outre, les surprendre à rançonner les populations qu’ils sont censés protéger.
Doug Brooks le reconnaît sans détours : outre la recherche de nouveaux débouchés pour l’entreprise (un jour, il faudra bien quitter l’Irak, où uvreraient 20 000 à 25 000 soldats privés), la « proposition Darfour » se présente aussi comme une grande opération de communication destinée à gommer la mauvaise image de cette activité si particulière. Il est vrai que le débarquement en force de mercenaires blancs en Afrique a laissé de très mauvais souvenirs…
Le projet de Blackwater est conçu pour contourner cet écueil. Dans un premier temps, l’entreprise n’alignerait pas de personnel chargé de missions de combat, mais plutôt des unités de spécialistes en logistique, formation et commandement, qui font cruellement défaut aux unités de Casques bleus généralement déployées sur le terrain.
Aujourd’hui pourtant, l’ONU refuse toujours d’avoir recours aux entreprises militaires privées, invoquant l’aspect « politique et pas seulement technique » des opérations de maintien de la paix. Même si certaines sont déjà discrètement associées à ses opérations en Afrique et ailleurs, dans la protection de ses convois alimentaires, de ses entrepôts, de ses bâtiments sensibles et de ses personnels notamment. Des ONG y ont recours également.
La question est de savoir si l’ONU aura éternellement les moyens d’assumer cette forme de « rectitude morale » qui lui permet de regarder mourir les civils au Darfour et ailleurs. Qu’on l’apprécie ou non, le « Casque bleu contractuel » représente peut-être l’avenir des opérations de maintien de la paix dans certaines régions du monde, et plus particulièrement en Afrique. Kofi Annan lui-même, lorsqu’il était sous-secrétaire général de l’organisation en charge de ces dossiers, avait envisagé d’engager au Rwanda les Sud-Africains d’Executive Outcome… avant d’y renoncer parce que « le monde n’est pas encore prêt à privatiser la paix ». Pour encore combien de temps ?