Sécurité

RDC : sur quels éléments se base l’ONU pour alerter sur de potentiels crimes contre l’humanité en Ituri ?

Une patrouille des FARDC à Aveba, en Ituri, en 2015. Photo d'illustration.

Une patrouille des FARDC à Aveba, en Ituri, en 2015. Photo d'illustration. © Photo MONUSCO/Abel Kavanagh

Selon un rapport des Nations unies, les violences commises en Ituri, dans le nord-est de la RDC, pourraient être considérées comme des crimes contre l’humanité, voire des crimes de « génocide ». Sur quels éléments se base l’ONU ? Décryptage.

Les chiffres égrenés par le rapport du bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH), présenté vendredi 10 janvier à Genève, donnent l’ampleur des violences qui ébranlent la province de l’Ituri. De décembre 2017 à septembre 2019, l’ONU y a documenté trois vagues de violence. Bilan : au moins 701 personnes tuées, 168 autres blessées, et 142 personnes victimes de violences sexuelles.

Dans ce même laps de temps, le BCNUDH dit avoir documenté au moins 218 cas d’extorsions, de pillages, de destructions de maisons, d’écoles et de centres de santé dans différents villages du territoire de Djugu, épicentre des violences. Le territoire voisin de Mahagi a lui aussi été affecté. Des faits qui « pourraient présenter des éléments constitutifs de crimes contre l’humanité », voire de « crime de génocide ».

Selon le rapport de l’ONU, les tueries commises entre décembre 2017 et mai 2018 ont été perpétrées par des assaillants Lendu dans le cadre d’affrontements intercommunautaires. Mais les plus récentes seraient le fait d’une organisation présentant des caractéristiques d’un groupe armé. En juin 2019, un certain « Ngudjolo » avait déclaré sur une radio locale être le leader d’un groupe armé affilé à la Coopérative de développement économique du Congo (Codeco), destinée à défendre la population Lendu contre la communauté Hema.

« Infliger un traumatisme à long terme »

Les Lendu, majoritairement cultivateurs, et les Hema, essentiellement des éleveurs, s’affrontent depuis des années au sujet de la question foncière, même si leur antagonisme a récemment pris une tournure plus politique. Ce conflit est particulièrement sanglant et brutal. Les corps de nombreuses victimes ont été mutilés. Certains ont été démembrés puis emportés par les assaillants.

L’un des enjeux majeurs du conflit est en effet le contrôle des terres par les Lendu

« Ces attaques semblent avoir été planifiées et organisées dans le but d’infliger des pertes graves et un traumatisme à long terme aux membres de la communauté Hema vivant dans le territoire de Djugu, afin de les empêcher de retourner dans leurs villages et de pouvoir ainsi prendre le contrôle de leurs terres », indique le BCNUDH. « L’un des enjeux majeurs du conflit est en effet le contrôle des terres par les Lendu », poursuit l’organisation.

Dans les rues de Bunia, chef-lieu de la province de l'Ituri, en août 2016.

Dans les rues de Bunia, chef-lieu de la province de l'Ituri, en août 2016. © Jerome Delay/AP/SIPA

D’après le BCNUDH, leur enquête a permis de conclure que ces violences ont été commises dans la cadre d’attaques généralisées contre des civils, en particulier à l’encontre de la population Hema. Et pourraient, de ce fait, présenter des éléments constitutifs de crimes contre l’humanité. Mais les experts de l’ONU nuancent toutefois : « les enquêtes menées à ce jour ne démontrent pas à suffisance l’intention de détruire les Hema en tant que groupe ethnique ».

Un rapport « partisan »

Des conclusions saluées par la communauté Hema, dont le porte-parole, Victor Ngoma, félicite un rapport « réel » qui relate avec « précision » la situation sur le terrain. Au contraire, la communauté Lendu s’agace de cette enquête. Elle qui se voit attribuer une bonne partie de la responsabilité de ces violences conteste la crédibilité de ce travail de l’ONU.

Son porte-parole, Jean-Marie Ndjaza, dénonce ainsi un rapport « partisan ». « À Djugu, il y a six grandes communautés. L’ONU dit que les victimes sont des Hema et considère les Lendu comme des génocidaires, c’est inacceptable », affirme-t-il à Jeune Afrique.

Jean Bamanisa Saïdi, gouverneur de la province de l’Ituri, a pour sa part demandé que les investigations soient approfondies. « Il faut ouvrir des enquêtes sérieuses. Nous avons mis en place une commission pour approfondir les enquêtes. Nous allons tout faire pour arrêter ce cycle des violences », a-t-il déclaré.

L’armée accusée

Le bilan humanitaire est également très lourd. Depuis février 2018, près de 57 000 personnes se seraient réfugiées en Ouganda voisin. Plus de 556 000 autres se seraient déplacées vers les territoires voisins et à proximité de la ville de Bunia. Au regard de « l’ampleur des destructions matérielles et l’insécurité qui prévaut dans les zones affectées, un retour à court terme n’est pas envisagé par les déplacés, qui ont perdu tous leurs biens et autres moyens de subsistance », ajoute le BCNUDH.

En juillet 2019, le président Félix Tshisekedi avait dénoncé « une tentative de génocide » en Ituri. Le chef de l’État avait annoncé une opération militaire « de grande envergure » contre les assaillants et promis que « les forces de défense seront maintenues jusqu’à leur éradication ».

Mais selon l’ONU, les forces de défense et de sécurité congolaises déployées dans la zone ont aussi commis de nombreuses violations des droits de l’homme. Celles-ci sont ainsi accusées « d’exécutions extrajudiciaires, de mauvais traitements, de violences sexuelles et d’arrestations et détentions illégales ainsi que de violations du droit à la propriété ».

Face aux violences, l’ONU demande aux autorités congolaises de « traiter les causes du conflit lié à la terre » et de « renforcer la présence des institutions étatiques dans le territoire de Djugu ». La « présence militaire temporaire » de la force des Nations unies en RDC, la Monusco, devrait également être prolongée, affirment les auteurs de l’enquête.

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