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Victor Topanou : « Le Bénin traverse une crise de croissance démocratique »

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Victor Topanou, ancien ministre béninois de la Justice, à Paris, en décembre 2019.

Victor Topanou, ancien ministre béninois de la Justice, à Paris, en décembre 2019. © Vincent Fournier/JA

Rapporteur principal du dialogue politique – controversé – dont les conclusions ont donné lieu, fin 2019, à de profondes modifications constitutionnelles, l’ancien ministre béninois de la Justice Victor Topanou défend le bien-fondé de ces travaux au nom de la nécessité de renforcer le système partisan.

En finir avec la mainmise des acteurs économiques sur la vie politique béninoise en renforçant la puissance des partis politiques. C’est, en quelques mots, le credo défendu par l’ancien ministre béninois de la Justice de Thomas Boni Yayi, qui a été désigné rapporteur principal du dialogue politique convoqué en novembre dernier par le président Patrice Talon.

Vieux routier de la scène politique béninoise, c’est sur le ton mesuré du médiateur qu’il entend être que Victor Topanou revient sur ce dialogue controversé et ses principales conclusions. Sans faux semblant, il aborde aussi la crise politique. « Une crise de croissance démocratique », estime-t-il, espérant que « la parenthèse va bientôt se refermer ».

Jeune Afrique : Une nouvelle flambée de violences a éclaté ce jeudi, à Savè, dans une région réputée comme l’un des bastions de Thomas Yayi Boni, qui avait déjà été le théâtre d’affrontements meurtriers en juin dernier. Quel est votre sentiment sur ces événements ?

Victor Topanou : Il y a, malheureusement, des gens qui ont été incités à la violence, recrutés il y a quelques mois dans des circonstances précises. Depuis quelques temps, certains estiment que le seul moyen d’obtenir quelque chose est de passer par la violence. Mais lorsque ces gens y goûtent, le risque est qu’ils y reviennent. Une forme d’économie de guerre peut se mettre en place, avec des individus qui tirent profit de la situation et qui n’ont aucun intérêt à ce que le calme revienne. C’est triste, mais cela ne m’inquiète pas outre mesure, car le phénomène est cantonné à Savè.

Les principaux ténors de l’opposition étaient absents du dialogue politique, organisé dans le but de mettre fin aux tensions. Cela n’a-t-il pas, dès le départ, jeté une ombre sur ses conclusions ?

Le dialogue n’avait pas pour but de rassembler les leaders de l’opposition, mais de réunir les partis politiques. Tous ceux qui ont une existence légale ont été invités. Un seul a refusé, le DUD de Valentin Houdé. Je sais que la critique vaut plus pour le parti de Sébastien Ajavon, mais l’Union sociale libérale (USL), n’avait pas, alors, de récépissé en bonne et due forme.

La participation de plusieurs cadres du FCBE a aussi été vivement critiquée au sein du parti de Thomas Boni Yayi

C’est vrai, Thomas Yayi Boni n’y était pas, pour des raisons que tout le monde connaît. Mais son parti était représenté et a pu relayer les exigences qui sont, probablement, celles que Yayi a validées. L’une d’entre elles était d’ailleurs la fameuse loi d’amnistie, qui lui a profité lorsqu’elle est entrée en vigueur. Mais quand le gouvernement invite les partis, il ne lui revient pas de régler leurs problèmes internes.

J’avais beaucoup milité pour que le président essaie de repêcher l’opposition. Cela n’a pas marché

Les conclusions du dialogue été traduites en lois, votées par une Assemblée où ne siègent que des députés de la mouvance présidentielle. N’est-ce pas un problème ?

Le problème de fond, c’est de savoir si l’on considère que l’on a une Assemblée nationale ou pas. On peut la critiquer dans sa composition ou sa désignation, mais ces dernières constituent le pouvoir législatif. Il y a un besoin de continuité institutionnelle, que l’Assemblée continue à travailler, en attendant qu’opposition et majorité trouvent un accord pour remédier aux tensions politiques.

Ne peut-on pas parler même de « crise politique » plutôt que de tensions ?

Nous sommes face à une crise de croissance de notre démocratie. Ce n’est pas le mandat du président de la République qui est remis en cause, c’est le fait que l’opposition n’ait pas pu prendre part aux législatives. C’est évidemment à regretter. À titre personnel, j’avais beaucoup milité pour que le président essaie de la repêcher. Cela n’a pas marché. Il faut espérer que cette situation ne se reproduise plus. Je considère cela comme une parenthèse à refermer le plus rapidement possible.

Victor Topanou, ancien ministre béninois de la Justice, à Paris, en décembre 2019.

Victor Topanou, ancien ministre béninois de la Justice, à Paris, en décembre 2019. © Vincent Fournier/JA

Le vice-président n’aura aucun rôle exécutif. L’idée est, uniquement, de palier à la disparition d’un chef de l’État

Qu’entendez-vous par « crise de croissance démocratique » ?

Patrice Talon avait promis qu’il travaillerait au renforcement du système partisan. Celui-ci est passé par trois lois : la Charte des partis, le Code électoral et le financement public de la vie démocratique. Tout le monde avait conscience de la nécessité de mener ce chantier. C’est malheureusement dans les modalités d’application que certains partis se sont retrouvés exclus.

Selon vous, Patrice Talon a-t-il voulu aller trop vite ?

C’est possible qu’il ait pu vouloir aller trop vite durant les deux premières années de son mandat. Il était alors dans la logique du mandat unique. Mais je rappelle aussi, c’est important, que ces lois ont été adoptées à la quasi-unanimité par l’Assemblée lors de l’ancienne législature, y compris par les députés FCBE. Et à l’exception, certes, d’une voix importante : celle de Guy Mitokpè (Restaurer l’espoir).

Pourquoi ces réforme étaient-elles urgentes ?

Pour financer la vie publique, on s’est appuyé sur des opérateurs économiques, qui n’étaient en rien des philanthropes. Avec deux conséquences majeures : la subordination de nos acteurs politiques à nos acteurs économiques et, surtout, la mise en coupe réglée de notre économie au profit de ces opérateurs.

Dans les faits, depuis 1991, aucun président élu au Bénin n’a émané d’un parti. Il est temps d’inverser la logique : on ne peut pas continuer un système qui fait la part belle aux individus au détriment de la responsabilité collective des partis. Ma conviction, c’est que dans deux à trois élections présidentielles, le système fonctionnera à plein régime.

Le président Patrice Talon a été – ou est encore, selon certains – un acteur économique de poids dans le pays, en particulier dans le secteur stratégique du coton. Y a-t-il risque de conflit d’intérêt ?

Il est évident que le problème se posait. Et il a été posé, en long et en large, dès la première année de son mandat. Lui-même en a eu conscience. Il a donné des garanties, en disant qu’il se retirait des affaires. Certains y ont cru, comme moi. D’autres n’y ont jamais cru jusqu’à présent, car pour eux, que cela soit ses amis ou ses enfants, c’est pareil.

Mais enfin… On le savait. J’ai beaucoup écrit là-dessus, car je pensais que cela était de ma responsabilité. Mais une fois que la sanction démocratique est passée, qu’un homme soit élu à 65 %, je n’ai pas de leçon à donner au peuple.

La création d’un poste de vice-président, et donc d’un « ticket présidentiel », a également été prévu. Pourquoi ?

Nous avons adopté le principe des élections générales. La première se déroulera en 2026. L’objectif est que tous les scrutins se déroulent sur une seule année, en deux à six mois, pour que, durant les quatre années suivantes, on travaille durablement pour le Bénin. Il fallait donc aligner la durée des mandats – présidentiels, législatifs et locaux. Ce qui a été fait, puisque leur durée est désormais de cinq ans.

Il fallait aussi assurer la pérennité de ces élections générales. Le président de la République, après tout, n’est qu’un homme qui, par malheur, peut décéder. Et, en cas de présidentielle anticipée, cela remettrait en cause le calendrier électoral. Pour palier à cela, nous avons opté pour l’instauration d’une vice-présidence. Contrairement à d’autres pays, il n’aura aucun rôle exécutif. En cas de disparition du président, il prendra sa suite jusqu’à la prochaine élection. L’idée est, uniquement, de palier à la disparition d’un chef de l’État.

La question du nombre de mandats présidentiels cristallise les débats dans plusieurs pays ouest-africains. Les dispositions constitutionnelles ont été légèrement remaniées sur ce point. Qu’est-ce que cela change, concrètement ?

Le principe de la limitation à deux mandats était déjà dans la précédente Constitution : « En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats ». Avec la nouvelle disposition, nous avons simplement ajouté deux petits mots : « de sa vie ». « Nul ne peut exercer, de sa vie, plus de deux mandats ». Cela règle définitivement le problème et vient sanctuariser la limitation des mandats.

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