Politique

Intervention turque en Libye : la Tunisie, vraiment neutre ? La question divise la classe politique

Le président turc Recep Tayyip Erdogan en visite à Tunis, aux côtés de son homologue tunisien Kaïs Saïed, le 25 décembre 2019.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan en visite à Tunis, aux côtés de son homologue tunisien Kaïs Saïed, le 25 décembre 2019. © AP/SIPA

Bien que la présidence assure vouloir maintenir le principe de neutralité dans le conflit libyen, certains députés craignent que, sous la pression du président turc Recep Tayyip Erdogan, Tunis ne finisse par se ranger derrière le chef du gouvernement d’union nationale (GNA) Fayez al-Sarraj.

La crise en Libye fait la une de la presse tunisienne. Depuis la décision turque d’intervenir sur le sol libyen aux côtés du Gouvernement d’entente nationale (GNA) libyen de Fayez al-Sarraj contre le maréchal Khalifa Haftar, la scène politique tunisienne s’interroge sur les conséquences d’une éventuelle escalade et surtout sur le rôle que le pays sera amené à jouer.

Mais c’est surtout la visite surprise du président turc Recep Tayyip Erdogan du 25 décembre qui continue de créer la polémique au sein de l’hémicycle. Les interrogations sur un possible accord Tunisie-Turquie étaient, jusqu’à aujourd’hui, restées sans réponse. Une seule certitude : le président Kaïs Saïed a décidé de prolonger à nouveau l’état d’urgence ce 30 décembre.

Des précisions sont finalement arrivées ce mardi 7 janvier : le président turc « n’a pas demandé à son homologue d’utiliser l’espace aérien et maritime tunisiens pour mener des opérations en Libye, a finalement démenti la présidence de la République dans un communiqué. La Tunisie est attachée à sa souveraineté nationale ». Une information anticipée par la déclaration de Rachida Ennaifer, chargée de la communication de Kaïs Saïed, qui a souligné qu’« Erdogan a quitté la Tunisie agacé » car « nous refusons catégoriquement toute interférence étrangère en Libye. Cette position ne changera jamais ».

Des doutes sur un tacite accord entre Erdogan et Kaïs Saïed, repris par plusieurs médias, circulaient depuis deux semaines, amenant plusieurs députés à exiger des éclaircissement de la part de Kaïs Saïed. « Où en sommes-nous ? », se demandait le président de Machrou Tounes, Mohsen Marzouk, auteur d’un long post polémique sur Facebook, publié le 6 janvier, dans lequel il appelait le président à « communiquer avec le parlement et prendre position pour confirmer la neutralité de la Tunisie » et « sa volonté de jouer uniquement un rôle de médiation ». Malgré l’annonce officielle de la présidence, la position tunisienne suscite toujours la polémique.

Maintenir une position neutre

Au lendemain de la visite du président turc à Tunis, les élus du Parti destourien libre (PDL) avaient déjà demandé la tenue d’une plénière pour auditionner les ministres de la Défense nationale et des Affaires étrangères afin de « clarifier la position officielle de la Tunisie sur le dossier libyen ». Quant à Ennahdha, le parti majoritaire a trouvé dans le bombardement sur le collège militaire de Tripoli du 5 janvier une nouvelle occasion de réitérer son soutien inconditionnel au GNA de Fayez al-Sarraj.

« Nous condamnons avec fermeté ce crime odieux, un crime de guerre, et nous exprimons notre solidarité au gouvernement légitime et au peuple libyen », ont-ils fait savoir. Le président parlementaire du parti islamiste Noureddine Bhiri a exprimé à plusieurs reprises son soutien « au seul gouvernement légitime d’al-Sarraj », ce qui avait fait craindre un implicite feu vert à une alliance avec la Turquie. Une position « suspecte » ouvertement contestée par Machrou Tounes, Afek Tounes et le PDL.

La position du parti sur le conflit libyen est basée sur la position de la communauté internationale, et non sur celle de la Turquie

Le parti de Mohsen Marzouk s’est montré extrêmement critique à l’égard d’une possible alliance Tunisie-Turquie-Qatar aux conséquences imprévisibles. Pour Machrou Tounes, choisir de recevoir l’allié de Fayez al-Sarraj à Tunis est déjà la preuve d’un manque neutralité, proposant « d’inviter le maréchal Haftar ainsi que les présidents égyptien et grec pour assurer notre impartialité ». Une délégation du parti avait s’était d’ailleurs rendue à Benghazi en 2017 pour y rencontrer l’homme fort de l’Est libyen.

La réponse d’Ennahdha ne s’est pas faite attendre : « La position du parti sur le conflit libyen est basée sur la position de la communauté internationale, et non sur celle de la Turquie », a tenu à préciser Noureddine Bhiri.

« Je suis favorable à ce que la Tunisie joue un rôle central dans la recherche d’une solution pacifique convoquant toutes les parties libyennes », a fait savoir quant à lui Feker Chouikhi, député à l’ARP qui a quitté le bloc parlementaire Al-Karama, ce 20 décembre. « Ici, nous sommes prêts à accueillir nos frères libyens si cela est nécessaire », a-t-il ajouté.

La Tunisie exclue de la conférence de Berlin ?

Le sud du pays se prépare en effet à une possible escalade de la violence dans les prochains jours. En cas de détérioration sécuritaire, un plan d’urgence a été élaboré par les autorités tunisiennes en collaboration avec le Croissant rouge tunisien, le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et impliquerait la construction d’un autre camp de réfugiés à Remada, proche de la frontière avec la Libye.

« Il faudrait se préparer non seulement au niveau sécuritaire, avec la possibilité d’infiltration de terroristes parmi les réfugiés en Tunisie, mais il faudrait aussi refouler certains étrangers », a fait savoir Kaïs Saïed, ce 7 janvier, après avoir convoqué le Conseil de sécurité national. « Les forces de sécurité sont prêtes à toute éventualité », a-t-il ajouté. La Tunisie – au Conseil de sécurité des Nations unies depuis début janvier pour un mandat de deux ans – a également obtenu lundi une réunion de concertation à l’ONU sur les récents développements de la crise libyenne.

Autre question abordée lors du Conseil de sécurité national : l’éventuelle participation tunisienne à la conférence de Berlin sur la Libye, initialement prévue pour novembre, puis reportée. Un point évoqué lors de l’entretien téléphonique entre la chancelière allemande Angela Merkel et Kaïs Saïed, le 6 janvier, sans que la Tunisie ne soit officiellement invitée à y prendre part. L’Algérie, préalablement exclue, a pour sa part été officiellement conviée à l’événement, le même jour.

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