Économie

Tunisie : portrait des ministres de Habib Jemli chargés des questions économiques

Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration).

Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration). © Slim Abid/AP/SIPA

L’Assemblée des représentants du peuple vote vendredi 10 janvier sa confiance au gouvernement du Premier ministre Habib Jemli. Les portefeuilles économiques ont été confiés à des hommes d’expérience, révélant une volonté de stabilité quitte à manquer d’audace.

Les choix des ministres pressentis pour s’occuper des questions économiques étonne par leur peu d’originalité. Alors que Kaïs Saïed a été élu à la présidence de la République grâce notamment au soutien d’une partie de l’extrême gauche symbolisé par son conseiller Ridha el Mekki, aka « Ridha Lenine », l’équipe choisie par le Premier ministre Habib Jemli – et qui doit être validée par le parlement le 10 janvier – penche finalement pour la continuation d’une politique économique libérale menée par des hommes qui ont déjà occupé, même brièvement, ces postes ministériels.

  • Fadhel Abdelkefi, proche des grands prêteurs

Le cas de Fadhel Abdelkefi est exemplaire. Le dirigeant de la société financière Tunisie Valeurs pourrait redevenir le ministre du Développement et de la Coopération, trois ans après son dernier passage entre 2016 et 2017, année où il a même occupé aussi le poste de ministre des Finances.

L’homme politique et entrepreneur qui a l’oreille bienveillante des principaux bailleurs de fonds – Union européenne et FMI en tête – de la Tunisie avait ainsi, en 2016, été l’un des organisateurs du Sommet de l’investissement Tunisia 2020.

Son expérience et son carnet d’adresses ont pesé plus lourd que son soutien affiché à Nabil Karoui, adversaire malheureux de Kaïs Saïed lors de la présidentielle et opposant déclaré à Ennahdha. Le parti musulman-conservateur, issu de l’islamisme politique est arrivé en tête des législatives et a largement façonné ce gouvernement.

La présence de Fadhel Abdelkefi n’est, paradoxalement, pas si incongru : les deux principaux partis à l’assemblée nationale, Ennahdha et Qalb Tounes (dirigé par Nabil Karoui), partagent une même vision économique libérale. « Fadhel Abdelkefi est perçu positivement par les opérateurs économiques et les fonctionnaires du département, mais on ne retrouve pas dans ce gouvernement islamo-compatible de personnalités fortes capable d’apporter une vraie transformation et de porter les réformes dont le pays a besoin », regrette ainsi un important chef d’entreprise de la place.

  • Béchir Zaâfouri et Mongi Marzouk, familiers du privé

Béchir Zaâfouri et Mongi Marzouk, destinés respectivement à être ministres du Commerce et de l’Industrie-mines-énergie, ont également déjà occupé ces maroquins. « Son passage au commerce [février 2012- mars 2013] n’a laissé aucun a priori ni positif, ni négatif. Mais le fait qu’il ait ensuite dirigé Monoprix [groupe Mabrouk] laisse penser qu’il saura être ouvert au secteur privé. Quant à savoir quel programme il appliquera concrètement, nous le savons pas, mais c’est à l’image du gouvernement », constate Mehdi Mahjoub, porte-parole de la chambre syndicale des concessionnaires automobiles qui a eu souvent maille à partir avec ce ministère.

« Mongi Marzouk, c’est le choix de la continuité administrative. Lors de son passage en 2016, il a accompagné, voire accéléré, les réformes du secteur énergétiques que ce soit la loi sur les énergies renouvelables, le toilettage des contrats pétroliers ou encore l’approbation par le parlement des accords d’investissement sur les ressources naturelles », se félicite Ridha Bouzouada, ancien directeur général de l’énergie.

Au ministère, on se rappelle que l’ingénieur de formation était un excellent manager qui savait déléguer mais qui n’avait pas forcément une vision claire d’un secteur en perte de vitesse.

  • Abderrahmane Khachtali, technocrate des finances

Abderrahmane Khachtali n’a, lui, jamais occupé le poste de ministre des Finances qui pourrait lui échoir, mais il en est, actuellement, le secrétaire général… Le technocrate est passé auparavant par la Régie nationale du tabac et des allumettes, les Douanes et la compagnie aérienne Tunisair.

Toutes ces personnalités ne sont donc pas des novices comme aurait pu le laisser penser le « dégagisme » électoral de cet automne. Mais, justement, ces expériences déçoivent : elles sont le signe d’un manque de renouvellement des approches économiques alors que le pays n’a pas su redresser la barre. Nombreux sont les projets portés par le sommet Tunisie 2020 qui n’ont toujours pas aboutis ; le déficit commercial du pays (-6,1 milliards d’euros en 2018) ne cesse de se creuser alors que la Tunisie voit ses bailleurs de fonds s’impatienter ; la désindustrialisation du pays persiste et plusieurs observateurs doutent que la Tunisie atteigne son objectif de 30 % d’énergies renouvelables en 2030.

  • Ali Chebbi, « M. Économie » de Jemli

Ce « gouvernement de compétences », comme le qualifie Habib Jemli, ressemble pour beaucoup aux différents gouvernements de coalition qui se sont succédé depuis 2014. « Si c’est pour se retrouver avec ces ministres, qui ont des qualités mais qui sont formatés à poursuivre ce qui a déjà été fait économiquement, on peut se demander si le vote des électeurs a été entendu », constate un haut-fonctionnaire.

La présence d’un ministre auprès de Habib Jemli en charge des affaires économiques, « laisse supposer que ces dossiers seront centralisés à la Kasbah [siège de la Primature] », craint le chef d’entreprise précédemment cité. Ce « M. Économie », Ali Chebbi, est un professeur, passé par la Faculté des sciences économiques et de gestion de Tunis et par l’Institut supérieur de gestion, aussi libéral économiquement que conservateur sur les questions sociétales.

  • Sami Samoui, la nouvelle tête

Un ministère toutefois pourrait voir l’arrivée d’une tête nouvelle : celui des technologies avec Sami Samoui. Produit des filières d’excellence de l’éducation nationale – il est passé par le lycée pilote de l’Ariana – il a notamment dirigé Hewlett Packard avant de contribuer à la venue des enseignes Fnac et Darty en Tunisie pour le groupe Chaibi.

« L’écosystème des start-up ne le connaît pas mais j’espère qu’il aura une attitude pragmatique orientée vers les objectifs à atteindre, comme quelqu’un qui vient du privé », souhaite Amel Saidane, présidente de l’association Tunisia Startups, qui prévient : « nous veillerons à la briefer pour assurer un minimum de continuité. » Car, avec le succès de la loi Startup, le secteur 2.0 est bien l’un des rares pour qui la continuité est revendiquée car synonyme de réussite.

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