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Maghrébins dans la cité

Par - Farid Alilat
Mis à jour le 20 novembre 2006 à 16:26

Plusieurs auteurs d’origine maghrébine prennent leur plume pour raconter la vie dans les banlieues. Résultat : des livres qu’on « kiffe ».

Ils s’appellent Faïza Guène, Akli Tadjer, Houda Rouane et Mabrouk Rachedi. Leur point commun : ils représentent la nouvelle génération d’écrivains issus de l’immigration. Nés de parents immigrés en France dans les années 1950 à 1970, ils ont choisi la banlieue pour y planter le décor de leurs romans. À Paris, Lyon ou Marseille, la banlieue devient un immense théâtre. Hommes et femmes, garçons et filles y jouent leurs destins de Français d’origine maghrébine. Intégration, réinsertion, discrimination positive, précarité, échec scolaire ou réussite sociale, ces quatre écrivains nous invitent, chacun à sa façon, à partager le quotidien de leurs personnages.
Signe de notoriété, un magazine français a récemment classé Faïza Guène parmi les cinquante personnalités qui font bouger la France. Rien que ça Mais le succès qui a suivi la parution de son premier livre, Kiffe Kiffe demain (Hachette Littératures, 2004) – vendu à 350 000 exemplaires et traduit dans vingt langues -, ne lui a pas tourné la tête. La jeune femme, aujourd’hui âgée de 21 ans, vit toujours chez ses parents, refuse le statut d’écrivain et récuse les étiquettes « Sagan des banlieues » ou « porte-parole de l’immigration », trop lourdes pour ses épaules. « En France, il y a encore du chemin à parcourir, dit-elle. Quand on ne me demandera plus d’où je viens, ça sera déjà une victoire. » Soit. Le second ouvrage de Faïza Guène, Du rêve pour les oufs1 est de la même veine que le précédent : un roman de banlieue, plutôt qu’un roman sur la banlieue. À 24 ans, Ahlème vit dans une cité à Ivry. Ayant fui son Algérie natale, où sa mère fut massacrée par un groupe terroristes, elle débarque en France à 11 ans. Pour obtenir sa carte de résidence, Ahlème doit pointer régulièrement aux guichets de la sous-préfecture. Dans le petit appartement familial, la vie est déprimante, le quotidien rasant et l’avenir bouché. Entre un père impotent qui passe son temps à zapper les chaînes de télé, son frère Foued – le monsieur Bêtises de la famille -, et des petits boulots d’intérim, Ahlème tient le coup grâce à son journal intime. Iconoclaste, mordant, cruel et parfois hilarant, Du rêve pour les oufs n’est pas une thèse sur les banlieues, mais un roman de récréation. Extrait : « Depuis la circulaire du mois de février 2006 et son objectif de vingt-cinq mille expulsions dans l’année, il y a comme une odeur de gaz dans les files d’attente devant la préfecture. S’entendent des échos inquiétants de guet-apens comme en temps de guerre, telle cette histoire flippante qu’une femme racontait près des guichets. Son cousin avait reçu une convocation à la préfecture. Il était très content, car il attendait ça depuis des mois. Il croyait régulariser enfin sa situation, mais c’était un piège. On l’a emmené au centre de rétention et, maintenant, il se retrouve à Bamako. »
Face à Faïza Guène, Akli Tadjer a l’air d’un vieux briscard. Avec quatre romans à son actif et une carrière de scénariste – il a signé des téléfilms diffusés sur France 2, dont un épisode du Commissaire Maigret -, ce fils d’émigrés kabyles, né en 1954, n’est pas un jeune premier. Son cinquième roman, Bel-Avenir2, arrive comme une petite pépite pour alimenter le débat sur la « discrimination positive ». Omar Boulawane, du nom de ce vin marocain très prisé pour accompagner le couscous, est engagé comme journaliste dans une publication de droite. Boulawane, cet écrivaillon dénué du moindre talent pour l’écriture, ce cabochard lié d’une indéfectible amitié à son pote Godasse – coureur de jupons invétéré dont la principale activité consiste à séduire les vieilles bourgeoises de Paris -, cet homme donc, parti gagner sa vie dans un canard acquis aux thèses de Nicolas Sarkozy, voilà une situation qui promet. Acérée et féconde en jeux de mots, la plume d’Akli Tadjer est un petit bijou. Extrait : « Il avait cherché dans son entourage une personne apte à être positivement discriminée mais il dut se rendre à l’évidence : les seuls basanés qu’il connaissait étaient attachés culturels d’ambassade arabes ou sud-américains. Il s’apprêta à renoncer lorsqu’il se souvint qu’Odette lui avait remis mon CV entre deux coucheries. »
Mabrouk Rachedi, lui, n’était pas particulièrement destiné à écrire des livres. Né en 1976, il est titulaire d’un DEA en analyse économique, un diplôme qui peut ouvrir de bonnes perspectives. Sauf que les costumes élégants, les chaussures bien cirées, les cheveux laqués au gel, ce n’est décidément pas la vocation de Mabrouk. Résultat : il abandonne son travail pour se consacrer à l’écriture dans son appartement, dans la banlieue de Vigneux-sur-Seine. Son premier roman, Le Poids d’une âme3 relate l’histoire de Lounès, un lycéen que la mauvaise fortune a conduit à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Tout commence ce jour-là à 8 heures du matin. Lounès se hâte pour ne pas arriver en retard à l’école. Quelques heures plus tard, alors qu’il accompagne des amis dealers d’héroïne, Lounès se fait arrêter par la police. Il se retrouve en prison et doit répondre d’un délit qu’il n’a pas commis. S’ensuit alors une menace de reconduction à la frontière. Pour le sauver, il y a heureusement les amis et les petites gens du quartier. Le « frère » Tarik ; Jean-Marc, le chauffeur de bus ; Catherine, la professeure de français ; le juge ainsi que l’infirmière, tous vont lui témoigner leur solidarité.
Le Poids d’une âme se dévore comme un roman policier, avec des rebondissements et un suspense maintenu jusqu’aux ultimes pages. Extrait : « Trente ans dans ce pays pour en arriver là, délesté de ses enfants, tous ces sacrifices pour rien. Si précieuse aux lendemains de la guerre d’Algérie, la main-d’uvre maghrébine est devenue un fardeau pour la France en crise, et les petits gris des sales Arabes. Samir ne s’est jamais plaint, même quand il a fallu cumuler deux emplois pour subvenir aux besoins de sa famille nombreuse. Les remarques des voisins, glosant sur les étrangers vivant aux crochets de l’État, voleurs d’allocations, ont glissé sur lui. »
Dès les premières phrases de son livre, Houda Rouane donne un aperçu de son personnage principal : rebelle face aux préjugés, critique à l’égard de la bien-pensance, mais consciente de son statut de Française, fille d’immigrés. Pieds-Blancs4 est l’histoire de Norah Rabhan, pionne dans un lycée de Lyon, qui raconte le déchirement d’une jeune fille écartelée entre ses deux identités, arabe et française. Comment concilier le désir de faire sa vie au pays des droits de l’homme et du vin et la pesanteur des traditions ? D’origine marocaine, Houda Rouane, 29 ans, est surveillante dans un collège en Saône-et-Loire. Fan de Steinbeck, de Kerouac et d’Hemingway, elle a vécu deux ans aux États-Unis avant de revenir en France. Son rêve ? « Voyager et écrire sur le monde. » Extrait : « Je m’appelle Norah Rabhan. J’ai 25 ans, j’aime le rouge, tous les trucs italiens aux quatre fromages et je suis pionne. Depuis la loi Ferry, on appelle ça assistante d’éducation. Je bosse dans un collège classé ZEP. J’ai été recrutée par défaut. Ils voulaient un mec, mais celui qu’ils ont retenu a eu la trouille au dernier moment. Il s’imaginait déjà agressé par une bande de rebeux et de renoix en culottes courtes. Alors, en dernier recours, ils se sont décidés pour une Arabe. J’ai eu le boulot à l’arraché. J’ai pas le droit à l’erreur. On m’a à l’il. »

1. Du rêve pour les oufs, de Faïza Guène, éd. Hachette Littératures, 220 pages, 16 euros.
2. Bel-Avenir, de Akli Tadjer, éd. Flammarion, 267 pages, 18 euros.
3. Le Poids d’une âme, de Mabrouk Rachedi, éd. JC Lattès, 214 pages, 13 euros.
4. Pieds-Blancs, de Houda Rouane, éd. Philippe Rey, 314 pages, 19 euros