Politique

Côte d’Ivoire : Wattao, du chef rebelle au soldat hyper-médiatique et controversé

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 07 janvier 2020 à 18h22
Issiaka 'Wattao' Ouattara dans un camp militaire à proximité d'Abidjan le 15 avril 2011.

Issiaka 'Wattao' Ouattara dans un camp militaire à proximité d'Abidjan le 15 avril 2011. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Issiaka Ouattara, dit Wattao, était sans doute le plus médiatique des militaires de Côte d’Ivoire. Mort à l’âge de 53 ans, dimanche à New York, il aura eu un parcours hors-norme, intimement lié à l’histoire politique tumultueuse de son pays.

11 avril 2011. Laurent Gbagbo vient de se faire arrêter. Dans une chambre de l’Hôtel du Golf, quartier général de son pire ennemi Alassane Ouattara. Il est en sueur, visiblement épuisé. Les caméras tournent, les flashs crépitent. À l’image, on voit aussi l’un des seigneurs de guerre les plus détestés par le camp Gbagbo, s’approcher de lui et l’aider à enfiler une chemise. Les images font le tour du monde. Ce jour-là, Issiaka Ouattara gagne le respect de nombreux partisans de l’ex-chef d’État et celui que l’on surnomme « Wattao » devient une figure médiatique incontournable.

Premières rébellions

Ce Koulango issu d’une famille pauvre de Doropo, dans le Nord-Est, qui a arrêté l’école en 5e, fait ses premiers pas sous les armes au garage de l’armée à Abidjan, où il entre à l’âge de 19 ans. Deux ans plus tard, il est reversé à la vie civile, à son grand désarroi. En 1990, avec d’autres stagiaires non intégrés à l’armée, comme lui, il organise une mutinerie.

En colère, le président Félix Houphouët-Boigny limoge alors son chef d’état-major, le général de brigade Félix Ory, et nomme à sa place un certain Robert Gueï. Le groupe de mutins est intégré dans les rangs de l’armée. Pour Issiaka Ouattara, c’est la première rébellion, et le premier succès.

Soldat de 2e classe affecté aux travaux mécaniques, ce solide gaillard d’1m90 entre à la Société omnisports de l’armée (SOA) en tant que judoka. « Pour calmer mon tempérament de bagarreur », confiait-il, chaque fois qu’il revenait, non sans fierté, sur cette période de sa vie.

En 1992, il termine vice-champion d’Afrique de judo à Harare, au Zimbabwe. Dans l’armée, le jeune homme est déjà une star, sous le sobriquet que lui a donné son instructeur sportif japonais : « Wattao ».

Le général Robert Gueï, le 26 septembre 2000 à Abidjan.

Le général Robert Gueï, le 26 septembre 2000 à Abidjan. © JEAN-MARC BOUJU/AP/SIPA/AP/SIPA

À Noël 1999, son destin et celui de Robert Gueï vont à nouveau se croiser, à la faveur d’une nouvelle mutinerie. Cette fois, c’est le sergent-chef Ibrahim Coulibaly – dit IB – qui est à la manœuvre. Les « jeunes gens » qu’ils sont, renversent Henri Konan Bédié du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et Robert Gueï s’empare du pouvoir.

Il nomme « IB » chef de sa sécurité. Et ce dernier intègre Wattao, en même temps que la plupart de ceux qui deviendront plus tard les chefs de guerre de la rébellion de Guillaume Soro. Brutaux, sans formation de haut niveau, ambitieux, les militaires de la garde rapprochée de Gueï dorment des milices aux noms évocateurs : Brigade Rouge, Camora, etc.

Les rivalités ne tardent pas à éclater, alors que les ambitions politiques de leur patron se dessinent et le met, lui aussi, en rivalité avec les politiques de carrière, dont Alassane Ouattara, alors président du Rassemblement des républicains (RDR).

Exil et coup d’État

En septembre 2000, accusé d’avoir voulu fomenter un coup d’État contre Gueï, Wattao est arrêté et emprisonné. « J’ai été humilié et torturé à la poudrière du camp d’Akouédo. Beaucoup de nos camarades sont morts à ce moment-là, et j’en ai gardé des séquelles physiques. Je me suis promis que plus personne ne s’amuserait jamais avec ma vie », confiait-il à Jeune Afrique, en février 2017.

Libéré à la faveur des combats entre la garde prétorienne de Gueï et les éléments de l’armée fidèle à Laurent Gbagbo, élu en octobre 2000, Wattao – alors soupçonné de rouler pour le RDR de Ouattara – , prend le chemin de l’exil.

Le lieutenant-colonel Issiaka Ouattara, dit Wattao, à Abidjan le 24 juillet 2013.

Le lieutenant-colonel Issiaka Ouattara, dit Wattao, à Abidjan le 24 juillet 2013. © Nabil ZORKOT pour Jeune Afrique

Deux ans plus tard, il est de retour à Abdidjan. Le 19 septembre 2002, avec un « IB », ils échouent à prendre le pouvoir. La tentative de coup d’État contre Gbagbo sera meurtrière. Me Emile Boga Doudou, alors ministre de l’Intérieur, est assassiné par les putschistes, ainsi que des officiers supérieurs proches de ce dernier. Certains sont tués au lance-roquettes.

Robert Gueï et des membres de sa famille, dont son épouse, ainsi qu’une partie de sa garde rapprochée, sont tués par des militaires loyalistes.

Repliés au Nord, principalement à Bouaké, les assaillants s’emploient alors à organiser la rébellion. Le rôle de Wattao est central dans cette entreprise. « L’un des piliers du 19 septembre 2002 s’est effondré. Je dis bien un des piliers. Je pense à ses enfants et à toute sa grande famille », a notamment insisté Guillaume Soro, à l’annonce de sa mort, le 5 janvier.

Pilier de rébellion du Nord

Et pilier de la rébellion, Wattao l’était, en effet. Chef de la sécurité de Bouaké, quartier général des Forces armées des Forces nouvelles (ex-rébellion), il est l’un des puissants « comzone » (commandants de zone) de cette localité durant tout le temps de la rébellion, de 2002 à 2011. Il entretient alors des relations changeantes avec un autre comzone, l’actuel colonel-major Cherif Ousmane – dit « Papa Guépard » – , les deux hommes oscillant entre amitié et rivalité.

Nul doute que celui que l’on surnommait aussi « Saha Bélé-Bélé » (gros serpent, en Malinké), a emporté avec lui nombre de secrets sur cette période sombre de l’histoire ivoirienne, des conditions dans lesquelles au moins 52 gendarmes et huit de leurs enfants furent tués, lors d’une attaque en octobre 2002 à Bouaké, au casse de l’agence régionale de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), en passant par les combats meurtriers entre pro-Soro et pro-IB.

En 2007, à la faveur de la signature des accords de Ouagadougou entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, Wattao et les comzones sont admis à Abidjan. Il se rapproche alors de Charles Blé Goudé, alors puissant chef des Jeunes Patriotes, favorables à Laurent Gbagbo, et ex-bras droit de Guillaume Soro à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci, principal mouvement estudiantin).

C’est la rencontre entre deux hommes hyper-médiatisés. « Je me souviens qu’après les accords de Ouagadougou en 2007, au moment où je cherchais à avoir accès aux Ivoiriens de l’autre côté de la barrière, que l’on appelait la zone de confiance, j’ai pu avoir au téléphone un certain Issiaka Ouattara, dit Wattao », se souvient ainsi Charles Blé Goudé.

Dans le sillage de son patron Guillaume Soro, Blé se rallie à Ouattara lors de la crise postélectorale. Les dix comzones de la rébellion constituent alors l’état-major de Ouattara qui finit, avec l’appui de la force militaire française Licorne, par avoir raison des généraux de Gbagbo.

Le retour au sein de l’armée

Issiaka Wattao, à Abidjan en juillet 2011.

Issiaka Wattao, à Abidjan en juillet 2011. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Il se croyait encore dans la rébellion, avec des méthodes violentes

À la fin de la crise, alors que IB a été tué à Abobo, à Abidjan, dans des conditions jamais élucidées, les dix comzones de la rébellion sont tous nommés commandants au sein de l’armée. Y compris Wattao, qui, lorsqu’il a déserté en 2000, avait le grade de caporal.

Nommé commandant en second de la Garde républicaine, puis commandant en second du Centre de coordination des opérations décisionnelles (CCDO, force mixte de gendarmes, militaires et policiers chargée de sécuriser Abidjan et Bouaké), il sera cependant dessaisi de toutes ses charges de commandement en 2014, payant ainsi ses frasques médiatisées.

« Il se croyait encore dans la rébellion, avec des méthodes violentes », commente un expert en défense. Son nom revient également dans un rapport d’experts de l’Organisation des Nations unies portant sur un trafic de diamant dans le septentrion ivoirien.

« Les principaux négociants de diamants payent des éléments des FRCI (Forces républicaines de Côte d’Ivoire, devenues Forces armées de Côte d’Ivoire, NDLR) commandés par Wattao pour être autorisés à faire le commerce des diamants bruts et à les exporter illégalement », lit-on notamment sous la plume des experts onusiens.

Remuant gradé

Wattao et Cherif Ousmane, à l’aéroport de Bouaké, le 13 janvier 2017.

Wattao et Cherif Ousmane, à l’aéroport de Bouaké, le 13 janvier 2017. © REUTERS/Thierry Gouegnon

C’est Wattao qui a négocié avec les mutins de Bouaké et est parvenu avec eux à un accord

Alassane Ouattara a d’autant moins accepté que Wattao faisait régulièrement fi de son devoir de réserve. La diffusion d’un reportage de la chaîne française 13è Rue, intitulé « Passeport pour le crime », dans lequel l’officier se met en scène, affichant une insolente opulence, n’a pas été étrangère à sa mise à l’écart.

On y voit notamment les voitures de luxe qu’affectionnait Wattao, ainsi qu’un pistolet en or massif, présenté comme une « prise de guerre » récupérée dans la résidence de Gbagbo. Une information qui sera cependant démentie par des proches de ce dernier. Agacé par le remuant militaire, Ouattara trouve alors la parade : il l’envoie en formation au Maroc.

En mars dernier, pourtant, Wattao est promu colonel-major. « Quand wattao était allé pour sa formation à l’école supérieure de guerre au Maroc, il a été brillant. Le roi du Maroc et moi avions en parlé. Également, avec le chef d’État-major de la Cour royale du Maroc, nous avions parlé de la soif d’apprendre dont a fait montre Wattao », a indiqué le président Ouattara, quelques heures après l’annonce de la mort du militaire.

Honneur immense pour un soldat controversé, le président ivoirien a fait observer une minute de silence en son honneur, au palais présidentiel. « Ce sont tous ces acquis qui lui ont valu sa promotion au grade de colonel-major », a précisé le numéro un ivoirien.

Les mutineries de 2017 sont, aussi, passées par là. C’est Wattao qui a négocié avec les mutins de Bouaké et est parvenu avec eux à un accord, qui n’a pas été rendu public. Trois semaines après ce dénouement heureux, il est nommé patron de la Garde républicaine et colonel.

Un retour en grâce qui sera cependant de courte durée. En février 2019, alors que son ami Guillaume Soro est contraint à démissionner de la présidence de l’Assemblée nationale, une enquête est ouverte sur des suspicions d’atteinte à l’autorité de l’État. Les enquêteurs prennent soin de ne pas l’entendre lui-même, ni l’inquiéter directement. Cependant la méfiance grandit entre lui et Ouattara.

Ce dernier l’évince de la Garde républicaine et le nomme au commandement des unités rattachées à l’état-major général des armées. Un poste plus honorifique qu’opérationnel. Il n’empêche, mi-décembre 2019, alors qu’il est aux États-Unis où il a été transféré d’urgence pour un diabète sévère, il est promu colonel-major. Quelques jours, seulement, avant de rendre l’âme.

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