Politique

Nouveau gouvernement en Tunisie : les raisons ďun accouchement difficile

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Mis à jour le 03 janvier 2020 à 11h37
Le chef de l’Etat Kaïs Saïed livre la liste des membres du gouvernement proposés au président de l’Assemblée Rached Ghannouchi, le 2 janvier.

Le chef de l’Etat Kaïs Saïed livre la liste des membres du gouvernement proposés au président de l’Assemblée Rached Ghannouchi, le 2 janvier. © Présidence Tunisie

Le chef de l’exécutif Habib Jemli a annoncé la composition de son gouvernement après plusieurs semaines de négociations agitées. Un cafouillage perçu comme une mascarade par les Tunisiens, impactant directement la crédibilité de l’État.

Habib Jemli a présenté, le 2 janvier, la composition de son gouvernement mais rien n’était gagné jusqu’à la dernière minute. La veille, la journée a pris des allures d’une farce qui n’a fait rire personne. La torpeur de ce lendemain de fête a été interrompue par un communiqué annonçant la présentation imminente du gouvernement concocté par Habib Jemli. L’annonce, attendue depuis six semaines et déjà reportée par quatre fois, a focalisé toute l’attention et mobilisé les médias qui ont battu le rappel de leurs troupes. Le miracle du nouvel an allait-il avoir lieu ? Le gouvernement qui semblait destiné à être une arlésienne à inscrire au Guinness des records, allait-il enfin voir le jour ?

Le branle-bas a été finalement inutile et cette cinquième tentative était similaire aux précédentes et se soldait par « beaucoup de bruit pour rien ». Habib Jemli, pressenti pour devenir chef du gouvernement qu’il est chargé de former, a bien pris la parole, posé le contexte et les motivations de ses choix. Il semblait bien parti pour achever son discours par l’énoncé de l’attribution des portefeuilles mais a conclu de manière abrupte devant un parterre médusé : « La liste vous sera communiquée demain ».

Des quolibets incisifs, à hauteur de la déception, ont fusé immédiatement sur les réseaux sociaux qui ont qualifié l’exécutif de Jemli de « Gouvernement, reviens demain » en référence à la procrastination qui prévaut souvent dans l’administration tunisienne.

Crédibilité de l’État mise à mal

Un faux pas qui a été perçu comme une mascarade qui impactait directement la crédibilité de l’État et mettait à nu les désaccords entre les deux têtes de l’exécutif mais aussi avec Ennahdha, parti majoritaire à l’Assemblée. Un triangle infernal qui se boude, se rabiboche pour mieux se contrer et qui installe un vide au niveau des institutions. « Ennahdha s’est dévoilée, elle cherche un arbre derrière lequel s’abriter pour ne pas exercer ses responsabilités », analyse le député de Tahya Tounes, Mustapha Ben Ahmed, qui estime que Jemli a été confronté à des oppositions. Sans doute, mais au final, la plupart des 42 portefeuilles sont attribués à des proches d’Ennahdha.

Mis dans une position intenable, Jemli a tenu à se présenter aux médias les mains vides faute de proposition concrète. L’annonce faite au peuple n’a pas eu lieu, creusant un peu plus la perte de confiance des Tunisiens dans leurs institutions surtout quand elles se contredisent ostensiblement. La présidence de la République, après avoir annoncé la formation du gouvernement, a démenti Jemli et précisé dans un autre communiqué que les consultations se poursuivaient.

Pris de court, le chef de l’exécutif, pour ne pas perdre la face, a pris la parole sans vraiment se compromettre. Empêtré dans des explications peu convaincantes et des formules à l’emporte pièce qui feront date comme « Aujourd’hui c’est aujourd’hui, demain c’est demain », l’opinion s’interroge sur les capacités de Jemli à mener un gouvernement et à trouver des solutions de sortie de crise.

Dissensions au sein d’Ennahdha

Il est certain que Jemli n’a pas la sympathie de tous. La liste des attributions de portefeuilles a aussitôt fuité, assortie de nombreuses rumeurs. Un acte malveillant ou un ballon d’essai destiné aux partis ? Nul ne le sait. Jemli, malgré sa proximité avec Ennahdha, a tenté de faire cavalier seul mais s’est trouvé à se battre contre des moulins à vent.

En décidant de ne faire appel qu’à des compétences non partisanes, il pensait échapper aux pressions mais il est tombé de Charybde en Scylla, sans prendre non plus toute la mesure des dissensions au sein d’Ennahdha, de l’inimitié entre les autres formations et des caprices des uns et des autres qui conditionnent leur soutien par la mise à l’écart de leurs rivaux.

Représentés à l’Assemblée, ils ont la main et le dernier mot en opposant éventuellement leur veto au gouvernement. La plupart des partis se taisent, attendent d’analyser la proposition Jemli mais l’avocat Seifeddine Makhlouf, chef de la coalition Al Karama, pour des motifs corporatistes, rejette d’emblée un exécutif où ne figurent pas des juristes.

Confiance du Parlement

À cette aune, le gouvernement Jemli obtiendra-t-il la confiance de l’Assemblée ? C’est la condition sine qua non pour prendre le relais de l’actuel gouvernement Chahed et mettre fin à des semaines d’attentisme. En cas de veto des députés, ce sera au président de la République de désigner un nouveau chef du gouvernement. Là aussi, il lui faudra obtenir la confiance du Parlement.

En cas d’échec, le locataire de Carthage pourra dissoudre l’Assemblée et appeler à des législatives anticipées, une éventualité à haut risque pour les partis et les élus. Mais la concrétisation du gouvernement Jemli éloigne pour l’instant ce type de scénario et devrait permettre à la Tunisie, en situation économique et sociale extrêmement précaire, de ne plus naviguer à vue, mais sous la bannière d’un gouvernement portant l’empreinte d’Ennahdha.

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