Politique

Umaro Sissoco Embaló élu président de Guinée-Bissau : les leçons d’un scrutin déjà contesté

Umaro Sissoco Embaló, en campagne pour la présidentielle, le 10 novembre 2019.

Umaro Sissoco Embaló, en campagne pour la présidentielle, le 10 novembre 2019. © DR / Facebook Umaro Sissoco Embaló

Umaro Sissoco Embaló, proclamé vainqueur de l’élection présidentielle – dont les résultats sont contestés par son rival, Domingos Simões Pereira – , a réussi à rattraper son retard sur son adversaire. Pour autant, le nouvel homme fort de Bissau n’en a pas fini avec l’ancien parti unique.

Les traditionnels vœux de réussite pour la nouvelle année ont rapidement été exaucés pour Umaro Sissoco Embaló. Le 1er janvier, la Commission électorale nationale (CNE) proclamait le candidat du Mouvement pour l’alternative démocratique (Madem), 47 ans, vainqueur de la présidentielle du 29 décembre, avec 53,55% des voix, contre 46,45% pour son rival, Domingos Simões Pereira, dit DSP.

Plus d’un mois après le premier tour, dont il était arrivé en deuxième position avec 27,65 % des suffrages, Umaro Sissoco Embaló a donc rattrapé son retard sur son adversaire. DSP, arrivé en tête le 24 novembre avec 40,13 % des voix, avait pourtant près de 12,5 points d’avance sur son rival.

Mais les chiffres proclamés mercredi ont montré que le patron du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) ne disposait en réalité que d’une faible réserve de voix supplémentaire. La forte abstention, de plus de 27 % – plus importante qu’au premier tour – , a certainement fait un peu plus pencher la balance.

Dans la foulée de leur proclamation, ces résultats ont été décriés par DSP, qui a dénoncé « une fraude électorale » et annoncé un recours en annulation, qui devrait être déposé d’ici vendredi. Alors que son entourage évoquait un « piratage » des chiffres de la Commission électorale nationale, certains de ses partisans, très remontés, n’hésitaient pas à accuser la CNE de corruption.

Plusieurs observateurs, nationaux comme internationaux, avaient pourtant souligné la transparence du scrutin. L’ancien Premier ministre malien, Soumeylou Boubeye Maïga, représentant de la Mission d’observation électorale de la Cedeao – souvent accusée d’ingérence par les partisans Umaro Sissoco Embaló – avait également avalisé les deux tours.

Ralliements et reports de voix

« En apparence, les élections se sont bien déroulées. Mais nous sommes persuadés que les résultats ne sont pas les bons : il est impossible que le candidat du Madem ait bénéficié du report de presque 100% des voix obtenues par les anciens candidats qui l’avaient soutenu », estime un cadre du PAIGC souhaitant garder l’anonymat.

À l’issue du premier tour, l’ancien parti unique s’était montré certain de sa victoire. Au sein du PAIGC, personne ou presque ne s’était inquiété des ralliements de candidats défaits à Umaro Sissoco Embaló. Le nouveau président avait pourtant obtenu l’appui des candidats arrivés en troisième, quatrième et cinquième position. À eux trois, ils totalisaient plus de 28% des suffrages exprimés au premier tour.

« Le prochain président, si Dieu le veut, ce sera moi », assurait alors à Jeune Afrique Umaro Sissoco Embaló, qui avait ainsi bénéficié du soutien de Nuno Gomes Nabiam – qui représentait l’APU-PDGB et le PRS – , de Carlos Gomes Júnior, et du président sortant José Mário Vaz, dont il fut le Premier ministre et à qui il succédera.

Des ralliements balayés par le PAIGC, persuadé que les consignes de vote des candidats malheureux ne seraient pas suivies par leur base. De fait, plusieurs responsables de l’APU-PDGB avaient dénoncé l’accord passé par Nuno Gomes Nabiam et appelé à voter en faveur de DSP. Mais, selon les chiffres publiés par la CNE, le report des voix s’est au contraire fait de façon quasi mathématique en faveur d’Umaro Sissoco Embaló, qui confirme l’ascension fulgurante du Madem, parti créé en août 2018 par des frondeurs du PAIGC, dont l’ancien général était jusqu’à présent vice-président.

Quelle capacité à présider ?

Malgré sa victoire, Umaro Sissoco Embaló n’en a pas terminé avec le PAIGC. Il devra cohabiter avec l’ancien parti unique, qui dispose d’une majorité relative à l’Assemblée nationale populaire, dont dépend le gouvernement.

Dans ce pays au régime semi-présidentiel, le Premier ministre détient un rôle prépondérant. Aristide Gomes, qui dirigeait juqu’à présent le gouvernement mené par le PAIGC, avait annoncé qu’il pourrait démissionner en cas de victoire d’Embaló.

Reste que, si Aristide Gomes venait à claquer la porte, le nouveau président ne pourra pas nommer la personne de son choix. Selon la Constitution bissau-guinéenne, le chef du gouvernement est nommé par le Président, sur proposition du parti vainqueur des législatives… C’est-à-dire le PAIGC.

La Guinée-Bissau pourrait-elle connaître une nouvelle paralysie institutionnelle ? Pendant sa campagne, Umaro Sissoco Embaló avait promis qu’il mettrait de côté toute querelle partisane. « Une fois élu, je serai le président de tous les Bissau-Guinéens, et non plus le vice-président du Madem G-15. À cet instant, j’inviterai le parti qui détient la majorité à l’Assemblée à gouverner. Avec le PAIGC, rien n’est exclu ; ce ne sont pas des ennemis. (…) Si le PAIGC et ses membres me prouvent qu’ils sont majoritaires, pourquoi pas ? Je pourrais même nommer leur président, Domingos Simões Pereira, comme Premier ministre », affirmait-il à Jeune Afrique, à la veille du premier tour de la présidentielle.

Lendemains difficiles au PAIGC

Au sein du PAIGC, qui perd pour la deuxième fois une présidentielle depuis les premières élections multipartites de 1994, les lendemains de l’élection s’annoncent cruciaux. Et plusieurs questions restent en suspens. À commencer par le recours annoncé par DSP. Sera-t-il suivi d’effet ? « Il est arrivé dans plusieurs pays africains que le résultat d’une élection soit annulé. Nous ne sommes pas certains que la justice accepte notre requête, et nous sommes conscients qu’il sera difficile d’obtenir un changement en cas de rejet », affirme un haut-gradé du parti.

Il est certain que cela commence à devenir compliqué pour DSP

Autre interrogation : la victoire d’Umaro Sissoco Embaló affaiblira-t-elle les alliances passées entre le PAIGC et plusieurs autres formations à l’Assemblée ? DSP pourrait également voir son leadership contesté en interne. Pour l’heure, plusieurs cadres faisaient bloc derrière lui.

Mais en cas de rejet de la part de la justice, l’unité prévaudra-t-elle ? Rien n’est moins sûr, tant l’ancien parti unique est régulièrement miné par de fortes dissensions, dont le Madem est d’ailleurs la plus symbolique des émanations. Sous le couvert de l’anonymat, certains affirmaient d’ailleurs que plusieurs membres du parti avaient « trahi » en amont du second tour.

« Il est certain que cela commence à devenir compliqué pour DSP : le parti qu’il dirige a remporté les élections présidentielle et législatives en 2014, mais il n’a pas réussi à gouverner. Et il était favori du deuxième tour qu’il vient de perdre. Cependant, beaucoup de ses opposants au sein du PAIGC ont déjà quitté le navire, comme Carlos Gomes Júnior ou José Mário Vaz. D’autres critiques sont encore présents. Il est probable qu’il y ait des recompositions », analyse Vincent Foucher, chercheur français au CNRS.

De fait, DSP semble avoir payé ces dernières années d’instabilité, dont il était l’un des protagonistes, aux côtés du président sortant José Mario Vaz, autre grand perdant du scrutin. Aucun de ces deux ennemis jurés n’est finalement sorti vainqueur de la lutte fratricide à laquelle ils s’étaient livrés.

Au contraire, la stratégie d’Umaro Sissoco Embaló, qui s’était posé en alternative, a visiblement convaincu. « Le Madem a misé sur le clivage entre les campagnes et la banlieue de Bissau d’un côté et les élites urbaines de l’autre », poursuit Vincent Foucher. Et d’ajouter : « Il est fort probable que le vote Sissoco traduise un ressentiment à l’égard de la vieille élite du PAIGC qui a dominé, sans vraiment amener le développement. »

Dans ce climat de division et de désaffection dont a témoigné la forte abstention, Embaló aura pour première tâche d’œuvrer à la réconciliation.

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