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Cet article est issu du dossier «Côte d’Ivoire : quel avenir pour Guillaume Soro ?»

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Justice

Côte d’Ivoire : ce que l’on sait sur l’enregistrement au cœur de l’affaire Soro

Guillaume Soro, le 25 mars 2015 à Abidjan.

Guillaume Soro, le 25 mars 2015 à Abidjan. © Photo Olivier pour JA

Pour justifier en partie le mandat d’arrêt international contre Guillaume Soro pour « tentative d’atteinte à l’autorité de l’État », la justice ivoirienne a diffusé un enregistrement dans lequel on l’entend évoquer un projet de déstabilisation. Mais de nombreuses zones d’ombre entourent cette pièce à conviction.

C’est la pièce maîtresse des accusations de la justice ivoirienne contre Guillaume Soro. Un enregistrement sonore de sept minutes, avec un son d’une mauvaise qualité, dans lequel on entend l’ancien président de l’Assemblée nationale discuter avec un homme d’un projet de déstabilisation du régime d’Alassane Ouattara et de ses soutiens au sein des forces armées, notamment celui des “comzones”, qui dirigeaient l’ex-rébellion des Forces nouvelles à ses côtés. Il a aussi dit être “positionné un peu partout” et avoir la “télécommande” pour passer à l’action.

Cette conversation a été dévoilée par le procureur de la République, Richard Adou, lors de sa conférence de presse au tribunal de première instance d’Abidjan, le 26 décembre.

Selon lui, Guillaume Soro préparait “un complot” en deux parties : d’abord une opération de communication à l’étranger pour “jeter le discrédit sur le régime” ivoirien, puis “une insurrection civile et militaire”.

S’il a déclaré que ce “projet devait être mis en place incessamment”, le magistrat n’a pas donné plus de détails sur les circonstances dans lesquelles cet enregistrement a été capté.

Quand a-t-il été réalisé ? Où ? Par qui ? Comment ? Et dans quel but ? Jeune Afrique lève une partie du voile sur l’enregistrement qui agite la Côte d’Ivoire et qui vaut aujourd’hui à Guillaume Soro d’être visé par un mandat d’arrêt international pour “tentative d’atteinte à l’autorité de l’État”. De quoi rebattre les cartes à quelques mois de la présidentielle d’octobre 2020, à laquelle l’opposant a annoncé qu’il était candidat.

• Avec qui parle Guillaume Soro ?

Sur l’enregistrement dévoilé par le procureur, Guillaume Soro s’entretient avec Francis Perez, le président du groupe Pefaco, qui possède des casinos et des hôtels dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Selon l’entourage de Soro, cet homme – bien connu des réseaux corses sur le continent – lui a été présenté en 2012, lorsqu’il était Premier ministre, par son homologue burkinabè de l’époque, Tertius Zongo. “Perez souhaitait ouvrir des casinos à Abidjan. Soro l’a reçu mais lui a dit qu’il était encore trop tôt et qu’il devait attendre que le pays se relève de la crise électorale de 2010-2011”, assure l’un des proches.

Toujours selon l’entourage de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Francis Pérez aurait ensuite disparu de la circulation avant de réapparaître en 2017, date à laquelle il aurait recontacté Guillaume Soro. Un nouveau rendez-vous aurait alors été fixé à Paris.

Dans une interview à l’hebdomadaire français le Journal du dimanche le 29 décembre, Guillaume Soro évoque cette rencontre parisienne avec Pérez : “En 2017, M. Ouattara a tenté de m’espionner par le truchement d’un homme d’affaires sulfureux. À l’époque, je rencontre à Paris cet homme qui affirme que M. Ouattara veut me tuer. Il propose de m’aider à me protéger et à riposter. Je trouve cela suspect. Après enquête, il s’est avéré qu’il avait été envoyé par Ouattara lui-même ! L’enregistrement que ce dernier dit détenir date de cette époque. C’est une manipulation, un cas de ‘lawfare’, comme Lula l’a subi au Brésil. Il instrumentalise simplement la justice pour écarter un candidat sérieux à l’élection présidentielle.”

• Où et quand la discussion a-t-elle eu lieu ?

L’enregistrement date de 2017, après la deuxième mutinerie du mois de mai. Des soldats issus de l’ex-rébellion réclament alors plusieurs millions de francs CFA au régime d’Alassane Ouattara.

À Bouaké, épicentre de leur contestation, les mutins récupèrent des armes dans une des résidences de Kamarate Souleymane Koné, dit “Soul To Soul”, le directeur du protocole de Soro. Son patron est rapidement suspecté de tirer les ficelles de cette mutinerie. L’intéressé l’a toujours nié mais le président Ouatarra, lui, se sent trahi.

Selon nos sources, la conversation entre Soro et Pérez a eu lieu quelques semaines après cet épisode houleux, entre mai et juillet, au domicile abidjanais de Soro, dans le quartier de Marcory Résidentiel. Son enregistrement sera un nouvelle source de tensions entre Guillaume Soro et Alassane Ouattara, qui n’a jamais digéré les propos tenus par son cadet. Soro avait ensuite quitté Abidjan pendant plusieurs mois avant de revenir pour présenter des excuses au chef de l’État.

On ne l’entend pas sur l’enregistrement, mais un autre homme était présent lors de cette conversation entre Soro et Pérez : Olivier Bazol, un proche de Robert Montoya, ex-gendarme français reconverti en marchand d’armes en Afrique – et qui est notamment à l’origine de la vente des avions biélorusses à l’armée ivoirienne qui ont attaqué le camp français de Bouaké en 2004.

• Qui a réalisé cet enregistrement ?

Selon le procureur Richard Adou, l’enregistrement aurait été réalisé par les services de renseignement ivoiriens.

D’après nos sources, la conversation a été enregistrée par Olivier Bazol mais aussi par… Guillaume Soro lui-même.

• Y-a-t-il d’autres enregistrements ?

Dans une déclaration sur sa page Facebook, le 26 décembre, Me Affoussiata Bamba-Lamine, l’avocate de Guillaume Soro, a confirmé l’authenticité de l’enregistrement diffusé par le procureur Richard Adou mais ajouté qu’il était “incomplet”. Selon elle, “dans la version originale, l’espion (Olivier Bazol) affirme qu’il a la gendarmerie nationale avec lui par le truchement de M. Robert Montoya”.

La version complète, elle, durerait plus d’une heure. Des services de renseignement étrangers en auraient une copie, ainsi que certains anciens chefs de guerre reconvertis dans l’armée qui seraient encore fidèles à Soro.

Quant au contenu, Affoussiata Bamba Lamine assure que “tous les secrets de ce feuilleton d’espionnage mal monté par Abidjan” seront “livrés à dose homéopathique” dans les semaines à venir.

De quoi maintenir encore le suspense dans cette cette affaire politico-judiciaire qui tient déjà en haleine les Ivoiriens, à quelques mois d’une présidentielle cruciale.

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