Diplomatie

[Tribune] Recep Tayyip Erdogan place la Tunisie face au risque du chaos libyen

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Le président turc a proposé sa coopération au nouveau président tunisien, Kaïs Saïed, « pour aider au règlement de la crise libyenne », le 25 décembre.

Le président turc a proposé sa coopération au nouveau président tunisien, Kaïs Saïed, « pour aider au règlement de la crise libyenne », le 25 décembre. © Slim Abid/AP/SIPA

La volonté du président turc d’impliquer la Tunisie dans le chaos libyen a suscité l’hostilité et l’indignation de l’opinion publique. Le pays n’a aucun intérêt à déroger à la neutralité qui caractérise sa diplomatie et n’a pas les moyens de gérer un conflit de plus, a fortiori quand il est exogène.

« Si Tripoli tombe, Tunis et Alger tomberont ». Tenus à Tunis le 27 décembre, ces propos de Fathi Bachagha, ministre de l’Intérieur du gouvernement libyen d’entente nationale de Fayez el-Sarraj, formé sous l’égide de l’ONU, attisent le feu allumé par le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui s’était invité de manière inopinée à Carthage deux jours auparavant.

La manière dont il s’est comporté, comme en terrain conquis, ses entorses au protocole, et, surtout, sa volonté affichée d’impliquer la Tunisie dans le conflit libyen ont suscité l’hostilité et l’indignation de l’opinion publique.

Erdogan à Tunis a fait du Erdogan. Rien de bien inattendu, mais l’absence de réaction de la part des autorités tunisiennes et du président Kaïs Saïed, n’ayant pas mis le holà à son homologue et levé immédiatement toutes les ambiguïtés, a d’abord indigné nombre de Tunisiens.

Pris de court par cette rencontre, non annoncée et dont les journalistes tunisiens avaient été écartés, il a été d’autant plus difficile de leur faire admettre que le président turc, accompagné de ses ministres de la Défense, des Affaires étrangères et de son directeur des renseignements, ait discuté d’accords commerciaux, comme sous entendu par Kaïs Saïed. Surtout quand Erdogan martèle que « toute évolution négative en Libye aura des répercussions graves sur la région et essentiellement la Tunisie » et que le chef du gouvernement libyen d’union nationale, Fayez Sarraj, s’est aussi joint aux discussions.

Impliquer la Tunisie dans le conflit

Erdogan et la composition de sa délégation de guerre suscite aussi les appréhensions parmi les Tunisiens, encore plus inquiets de la maladresse et de l’impréparation de la visite à Carthage, qui permet à Recep Tayyip Erdogan d’impliquer la Tunisie dans le conflit libyen.

Le pire cauchemar de la Tunisie est en passe de devenir une réalité

Sur leur sol, c’est par un chef d’État étranger que les Tunisiens découvrent que leur pays se serait rangé sur l’axe Doha-Ankara. Personne ne les a consultés à ce sujet.

Pourtant, il ne s’agit pas ni d’une médiation pour la paix, ni d’une annonce de participation à la conférence internationale sur la Libye que doit organiser l’ONU début 2020 à Berlin, mais bel et bien d’un soutien à une guerre, avec les conséquences que celle-ci implique.

Le pire cauchemar de la Tunisie est en passe de devenir une réalité, alors que le pays avait évité depuis 2011 de s’embourber dans le conflit libyen.

Après avoir accueilli plus de 1,3 million de réfugiés en provenance de Libye, la Tunisie s’était tenue, depuis l’éviction des islamistes du pouvoir en 2014, à une certaine neutralité.

La Libye est bien plus qu’un voisin ou son premier partenaire commercial dans la région : des liens familiaux unissent les populations de part et d’autre d’une frontière poreuse. Un contexte favorable aux circuits informels puissants qui ont largement contribué depuis 2011 à l’instabilité du Sud tunisien, la circulation d’armes et de candidats au jihad formés dans des camps libyens avant de rejoindre la Syrie. Certains, revenus en Tunisie, ont commis des attentats. Une période trouble, trop récente et dont les effets ont été trop marquants pour être oubliée.

Nouvelle forme d’emprise

La position d’Erdogan ravive également une histoire plus ancienne, celle des trois siècles de domination ottomane avec laquelle la Tunisie indépendante a rompu en prenant la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk comme référence de modernité.

Depuis 2011, les islamistes tunisiens se sont rapprochés de la Sublime Porte, et ont ainsi multiplié les accords commerciaux, participant ainsi à porter le déficit commercial avec la Turquie à 641,4 millions de dollars. Une nouvelle forme d’emprise et un moyen de pression qu’Erdogan n’ignore pas.

En se comportant comme un suzerain arrogant, Erdogan indispose. Comme l’énonce l’activiste Adnane Belhajamor, la question fondamentale est la suivante : « La Tunisie va-t-elle, oui ou non, permettre à des armes et à une logistique de guerre turque de transiter par notre pays pour aller aux forces du Wifak en Libye ? L’opinion publique tunisienne est en droit de savoir. »

Omerta à Carthage

Kaïs Saïed y a partiellement répondu : la Tunisie n’intégrera aucune coalition ou alignement, mais le président s’est gardé de se prononcer en faveur ou non d’une intervention turque en Libye, ni sur un éventuel appui logistique.

L’omerta qui prévaut à Carthage inquiète l’opinion publique tunisienne autant que le temps de flottement observé avant que les déclarations d’Erdogan ne fasse réagir au sein de l’exécutif.

Le pays, qui se cherche encore un gouvernement, n’a aucun intérêt à déroger à la neutralité qui caractérise sa diplomatie et n’a pas les moyens de gérer un conflit de plus, a fortiori quand il est exogène.

Mais il faudra aussi compter avec Ennahdha, premier parti à l’Assemblée, qui soutient le gouvernement de Tripoli, arguant qu’il est légitimé par les instances internationales. Un déni de la situation actuelle dont nul n’évalue les retombées.

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