Elections

Guinée-Bissau : « L’élection ne suffira pas à stabiliser de façon pérenne la situation politique »

Des soldats en Guinée-Bissau.

Des soldats en Guinée-Bissau. © Youssouf Bah/AP/SIPA

Après des années de crise, l’élection présidentielle marquera-t-elle le retour de la stabilité en Guinée Bissau ? Sans réforme majeure, le pays ne sera pas à l’abri d’un nouvelle crise institutionnelle au lendemain du second tour du 29 décembre, selon le politologue Paulin Maurice Toupane. Interview.

En se rendant aux urnes, ce dimanche, les Bissau-guinéens voteront-ils avant tout pour un retour à la normale ? Dans un pays précipité dans une instabilité politique chronique depuis 2015, alimentée par la rivalité consommée entre le président sortant José Mario Vaz et son ancien Premier ministre Domingos Simões Pereira – limogé en 2015 -, le second tour de l’élection présidentielle apparaît comme un tournant décisif pour mettre un terme au cycle de blocages institutionnels et de remaniements gouvernementaux.

D’autant plus que le président sortant, boudé par les urnes au premier tour (12,41% des voix), le plaçant en quatrième position, est considéré comme l’un des acteurs majeurs de la crise politique initiée en 2015. La Guinée-Bissau s’apprête donc à choisir entre le candidat du Parti pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert (PAIGC) Domingos Simões Pereira (40,13 % des voix) et Umaro Sissoco Embaló, candidat du Mouvement pour l’alternative démocratique (Madem G-15, un parti né suite à des dissensions au sein du PAIGC), qui a récolté 27,65 % des suffrages.

Ces élections, qui ont bien failli ne pas se tenir, à la suite de la décision du président Vaz de limoger Aristide Gomes, l’un de ses énièmes chef de gouvernement, sont attentivement scrutées par la communauté internationale. Sur ses gardes, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), médiatrice de la crise, redoute une intervention de l’armée.

Chercheur au sein de l’Institut des études de sécurité (ISS, basé à Dakar), l’analyste Paulin Maurice Toupane décrypte pour Jeune Afrique les enjeux du scrutin et les défis à venir du nouveau président bissau-guinéen.

Jeune Afrique : Comment évaluer les chances respectives des candidats Domingos Simões Pereira et Umaro Sissoco Embaló de remporter l’élection ?

Paulin Maurice Toupane : Le scrutin risque d’être très serré entre les deux candidats. Au final, les élections vont se jouer dans quatre principales régions du pays et plus grandes circonscriptions électorales. : Bissau, Oio, Bafatá et Gabú. À Bissau, Domingos Simões Pereira est arrivé en tête du premier tour avec plus de 50 % des voix, mais Umaro Sissoco Embaló a remporté les circonscriptions de Bafatá et Gabú – systématiquement remportées par le PAIGC en temps normal – également à plus de 50% des voix, car la frange du Madem G-15 exclue du PAIGC comporte des acteurs en majorité issus de ces zones électorales. Si Domingos Simões Pereira est soutenu par un parti bénéficiant d’une machine électorale très solide, le soutien qu’a reçu Umaro Sissoco Embaló des candidats éliminés au premier tour rééquilibre ses chances.

Certains militants refusent toutefois de se conformer aux consignes de leurs dirigeants. Comment expliquer que leurs ralliements ne soient pas suivis au sein même de leurs partis ?

Le report des voix n’est pas automatique en raison des divisions politiques au sein de leurs formations. Nuno Gomes Nabiam a par exemple pris la décision de soutenir Umaro Sissoco Embaló unilatéralement, sans consulter la direction de son parti, qui a alors décidé de rallier Domingos Simões Pereira. José Mario Vaz, lui, est considéré comme l’un des acteurs principaux de la crise politique. Les citoyens ne lui ont pas renouvelé leur confiance et cela s’est reflété dans les scores qu’il a obtenu au premier tour. Quant à ses électeurs, d’anciens militants du PAIGC, ils préfèrent soutenir le candidat de leur parti d’origine plutôt que de soutenir un homme qui n’appartient pas à leur mouvance politique.

À présent que le président Vaz, facteur majeur de blocage institutionnel, est écarté du jeu politique, peut-on s’attendre à une stabilisation de la vie politique en Guinée-Bissau ?

L’élection ne suffira pas à stabiliser de façon pérenne la situation politique du pays. Les élections législatives [remportées par le PAIGC avec une majorité relative en mars 2019, ndlr] ont été très bien organisées et leurs résultats acceptés, mais une crise a pourtant éclaté au sein de l’Assemblée nationale et en a bloqué le fonctionnement pendant des mois. Certaines dispositions de la Constitution sont floues, parfois interprétées de façon abusive, et sources d’instabilité dans le pays. Au-delà des querelles politiques, sans réforme, la Guinée-Bissau pourrait très rapidement retomber dans une autre situation de blocage institutionnel.

Quels engagements ont été pris par les deux candidats en ce sens ?

Il existe un large consensus sur la nécessité de mettre en œuvre ces réformes. Deux options s’offrent au prochain président : réviser la Constitution pour en clarifier certaines dispositions en maintenant le système semi-présidentiel, ou changer complètement de régime et adopter un régime présidentiel, à l’instar des autres pays de la région. Cette option est pour le moment peu privilégiée par les différents acteurs politiques, mais je ne serais pas surpris de voir Domingos Simões Pereira, s’il est élu, initier un processus de révision qui va déboucher vers un régime présidentiel, car dans le système actuel le Premier ministre a plus de pouvoir que le président.

Umaro Sissoco Embaló affirmait d’ailleurs à Jeune Afrique en novembre dernier que, s’il était élu, il n’excluait pas de travailler avec Domingos Simões Pereira…

Même si le PAIGC perd les élections, le Premier ministre devrait tout de même, de fait, être un membre de ce parti. Si le futur président refuse de nommer un membre du PAIGC, l’Assemblée nationale sera à nouveau bloquée. C’est la raison pour laquelle Umaro Sissoco Embaló essaye de dissiper l’idée selon laquelle son accession au pouvoir pourrait mener à une nouvelle crise. Un risque réel : sa victoire pourrait en effet le mener à essayer d’affaiblir le PAIGC au sein du parlement pour choisir lui-même son Premier ministre.

Ses adversaires ont beaucoup reproché à José Mario Vaz d’avoir consacré une grande partie de son mandat présidentiel à affaiblir le PAIGC. Y est-il parvenu ?

Le parti a perdu du terrain : en 2009, il disposait de 67 députés à l’Assemblée, contre 55 en 2014 et 47 en 2019. Il a été affaibli par ses querelles internes : sans cela, il aurait peut-être pu remporter l’élection présidentielle dès le premier tour. Mais la direction actuelle du parti est sortie fortifiée de ces divisions après son congrès l’année dernière, qui a consigné Domingos Simões Pereira à la tête du parti et écarté tous les acteurs considérés comme « fauteurs de troubles », notamment les députés qui ont formé le Madem G-15.

La Cedeao a exprimé des inquiétudes concernant des risques de violences à l’approche du scrutin. L’armée semble toutefois se tenir à l’écart de cette élection. Des troubles sont-ils vraiment à craindre ?

La Guinée-Bissau a beaucoup évolué depuis 2012, où des reformes électorales ont été adoptées et mises en œuvre et ont permis l’organisation d’un scrutin transparent et paisible. Le problème se situe plutôt après les élections, lorsqu’il s’agira de se partager le pouvoir. Il existe aujourd’hui des antagonismes profonds ente les acteurs politiques, qui sont les protagonistes de la crise de 2015.

Au-delà de l’élection et de la stabilité politique, ces acteurs jouent surtout leur propre survie. Certains risquent des poursuites judiciaires, sont accusés de détournement de deniers publics, d’implication dans le trafic de drogue… Le risque de poursuites qui pèse sur eux donne une autre dimension à ces élections, d’où les craintes de la communauté internationale et celle des Bissau-guinéens.

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