Politique

Jean-Luc Mélenchon : « Barkhane est une opération militaire sans objectif politique identifié »

Le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne à Marseille, le 11 mai 2019.

Le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne à Marseille, le 11 mai 2019. © Claude Paris/AP/SIPA

Alors que s’ouvre lundi à Pau, en France, le sommet qui réunit les présidents des pays du G5 Sahel et Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, leader de la France Insoumise, brocarde la diplomatie tricolore en Afrique. Interview.

Il le confesse volontiers : son mouvement est davantage identifié pour ses liens avec l’Amérique du Sud qu’avec l’Afrique. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon garde un œil vigilant sur les dynamiques à l’œuvre sur le continent. En décembre, le député de gauche, féru des questions militaires, avait demandé à Jeune Afrique de lui faire parvenir le numéro dans lequel nous avions enquêté sur la montée du sentiment anti-français au nord et au sud du Sahel. Le jour même de la parution, treize soldats français de la force Barkhane périssaient au Mali dans le crash de deux hélicoptères.

L’ancien ministre délégué à l’Enseignement professionnel s’intéresse aussi de près aux soulèvements populaires actuels dans le monde arabe. « Nous sommes à l’ère du peuple », se félicite-t-il.

En octobre dernier, venue observer de près le « Hirak », le mouvement contestation en Algérie, l’une des députées de son groupe, Mathilde Panot, s’était fait expulser du pays. Sa visite a donné lieu à des accusations d’ingérence émanant de personnalités algériennes.

« On nous prête un pouvoir que nous n’avons absolument pas et je pense que la plupart des citoyens algériens le savent parfaitement : ces accusations d’ingérence sont un peu farfelues », dit Mélenchon, qui reconnaît qu’« en Afrique francophone, on marche parfois sur des œufs et on peut desservir ses amis en voulant bien faire. »

Jean-Luc Mélenchon ne cache pas que tisser des relations avec les mouvements sociaux ou les partis d’opposition du continent peut s’avérer sensible. Et regrette que la gauche européenne ne soit pas plus au fait de la vie politique en Afrique. Lui, aimerait rencontrer des acteurs des mouvements sociaux au Cameroun ou au Togo, par exemple. Une petite cellule de collaborateurs travaille autour d’une syndicaliste, Marina Mesure, pour établir un protocole à suivre à l’étranger.

À rebours d’Emmanuel Macron, qui s’agace de voir décriée la présence française en Afrique, Mélenchon compte se tourner vers la société civile du continent pour rehausser l’image de Paris. Celui qui se proclame premier opposant au président français brocarde une diplomatie qui peine, selon lui, à se défaire de ses travers passés.

Jeune Afrique : Le sommet entre la France et le G5 Sahel, prévu pour décembre dernier, s’ouvre finalement ce lundi 13 janvier à Pau. Certains dirigeants ouest-africains ont mal pris la manière qu’a eu Emmanuel Macron de les inviter, leur demandant de venir « clarifier » leur position à l’égard de l’implication militaire française…

Et nous les comprenons ! Quelles que soient leurs opinions politiques, on comprend qu’ils tiennent à leur fierté. La forme particulière de la culture des banquiers-financiers qui est celle de Macron, ne laisse pas, de toute manière, beaucoup de place à la diplomatie, à la compréhension des cultures et donc au vrai dialogue.

À Niamey, en décembre, les pays du G5 Sahel ont demandé une aide accrue de l’Occident pour lutter contre le terrorisme. La solution est-elle uniquement militaire ?

Cela va de soi que les réponses à cette crise ne peuvent être que politiques ! Un des défis au Mali, c’est précisément le fait que Barkhane est une opération militaire sans objectif politique identifié. Les bases de l’intervention française sont confuses. Il y a même une confusion en amont autour du mot « terroriste ». C’est devenu un label qui nous empêche de penser. Dans le cas malien, je crois qu’on ne peut pas mettre dans le même sac les trafiquants de cigarettes et des hommes armés jusqu’aux dents pour créer un État religieux.

Plaidez-vous pour un retrait immédiat et total ?

Ce serait sans aucun doute matériellement impossible. En partant ainsi, on créerait un chaos au moins aussi grand que celui qu’on prétend juguler. Mais on ne peut pas se contenter de cet argument pour rester. Nous n’avons pas vocation à rester là éternellement sur le continent, nous ne sommes pas le gendarme de l’Afrique. Alors, nous devons imaginer les conditions pour un départ utile. Je m’étonne : on me demande si nous sommes pour le retrait. Je vous retourne la question : qui est pour rester sans fin ?

Lors de son élection, Emmanuel Macron se voulait le président de la rupture, y compris en matière de relations avec le continent. Selon vous, y est-il parvenu durant ses deux premières années de mandat ?

Je ne crois pas qu’il y ait de rupture. Il y a une paupérisation de la diplomatie française au profit des moyens européens qui n’ont aucune politique identifiée. Au Quai d’Orsay, on observe une influence nuisible des idées des néoconservateurs américains. Elle disloque la diplomatie française, qui n’est pas faite pour ça. La vision des néoconservateurs, celle du choc des civilisations, ne mène nulle part. Notre diplomatie ne doit pas porter des lunettes qui ne conviennent pas aux yeux français.

Toute politique qui ne prend pas en compte l’intrication des destins de nos peuples est condamnée à l’irréalisme

Emmanuel Macron, comme François Hollande avant, est un agent bienveillant des intérêts d’entreprises qui pratiquent une réelle prédation sur place. Il y a une corrélation dans le temps entre des renouvellements de concessions de certaines entreprises, et les troubles ou soubresauts politiques locaux. L’élection du président ivoirien Alassane Ouattara était difficile à comprendre sans prendre en compte le renouvellement de plusieurs contrats de grandes sociétés françaises.

Jean-Luc Mélenchon et le président français Emmanuel Macron, le 21 novembre 2017.

Jean-Luc Mélenchon et le président français Emmanuel Macron, le 21 novembre 2017. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Le néolibéralisme et les politiques d’ajustement structurel appliquées avec férocité en Afrique ont fait s’effondrer les structures traditionnelles de solidarité

Puisque vous parlez de Côte d’Ivoire… Continuez-vous à suivre les évolutions autour de Laurent Gbagbo ?

Pas au jour le jour. Je l’ai soutenu sans relâche, car on reprochera ce qu’on veut à Laurent Gbagbo, mais son départ n’aurait pas eu lieu sans opération militaire – que je considère illégitime – de la part de la France. À présent, il est absout à la Cour pénale internationale (CPI) [La procureure de la CPI a fait appel en septembre de l’acquittement prononcé le 15 janvier dernier en faveur de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, NDLR]. Et la France est mal perçue au sein de la population ivoirienne. Réparer la casse sera difficile. Toute politique qui ne prend pas en compte l’intrication des destins de nos peuples est condamnée à l’irréalisme.

Êtes-vous toujours favorable à ce que Paris revoit les dettes des pays africains ?

En Tunisie, je l’ai proposé dès la chute de Ben Ali. C’est ça la fraternité concrète, et ce n’est pas difficile : il y a mille techniques pour annuler une dette sans qu’elle disparaisse du bilan du créancier. Les peuples aspirent à d’autres destins que d’avoir comme seul objectif le remboursement d’une dette. C’est un horizon asphyxiant. Je parle de la Tunisie, parce que j’ai eu des relations étroites avec la gauche tunisienne, notamment Hamma Hammami, et que nos équipes ont tissé des relations avec des personnes bien informées. Mais c’est valable ailleurs sur le continent.

Vous êtes un critique de longue date du franc CFA. Avez-vous accueilli avec optimisme l’annonce d’Emmanuel Macron et d’Alassane Ouattara à propos de sa réforme ? 

Les formules creuses sur la décolonisation auxquelles se sont abaissé les annonciateurs de la nouvelle ne doivent pas faire illusion. Il faut d’abord noter que tous les pays dont la monnaie est aujourd’hui le franc CFA ne sont pas concernés par la mise en place de l’eco. Les États d’Afrique centrale vont conserver le franc CFA actuel. Cette différence de traitement signe la supercherie ! Le néocolonialisme monétaire aboli pour l’Afrique de l’Ouest resterait un très bon système pour l’Afrique centrale ?

Le rôle de la monnaie est essentiel mais il ne faut pas le fétichiser. Quelle qu’elle soit, elle n’empêche pas la corruption, ne détruit ni n’encourage à elle seule l’inégalité. Interroger le statut d’une monnaie, c’est se demander quelles politiques il permet et lesquelles il interdit.

Ne faut-il pas laisser une chance à la monnaie qui va remplacer le franc CFA ? 

La démographie jeune des États de la zone franc exige une politique monétaire qui permette des investissements massifs dans les services publics et les infrastructures. L’eco l’interdit. L’indexation de la nouvelle monnaie sur le seul euro signifie que toute la politique économique reste enfermée dans l’application des règles de l’ordolibéralisme.

C’est-à-dire, pour faire bref, que c’est une politique qui profite uniquement aux rentiers. Une telle monnaie est un rêve pour eux. Si un eco égale un euro, alors peu importe que le pillage et l’irresponsabilité continue, la valeur des vols reste garantie. Le problème n’est pas seulement la souveraineté sur la monnaie, c’est son usage qui compte et qui doit se trouver au point de départ de la réflexion. La peur panique des rentiers africains et des parasites « occidentaux » est l’inflation que pourrait créer une politique d’investissements massifs et de valorisation du prix du travail.

Vous critiquez le rôle des politiques occidentales, notamment les partenariats sécuritaires ou économiques qui entraînent des mesures, comme les suppressions des droits de douanes…

Le néolibéralisme et les politiques d’ajustement structurel appliquées avec férocité en Afrique ont fait s’effondrer les structures traditionnelles de solidarité, notamment familiales. Là où il n’y avait plus d’État, ni marché, pour prendre la relève, les conséquences ont été désastreuses. C’est cela, marié au désastre écologique en cours, qui explique par exemple l’explosion du terrorisme et du brigandage dans des régions comme le lac Tchad.

En ce qui concerne les soulèvements populaires dans le monde arabe, l’un des slogans de la révolution algérienne est « Qu’ils s’en aillent tous ». Ce discours vous a-t-il parlé ? 

Oui, c’est un slogan entendu en Amérique latine, en Argentine… Et c’est le titre d’un de mes livres ! Les slogans entendus en Algérie, comme d’une manière générale lors des révolutions citoyennes qu’on voit éclore ces derniers temps, tel que le mouvement sans chef au Soudan, cette irruption des sociétés civiles face à leurs défis vitaux ont une réelle portée universelle.

Les Insoumis font plutôt le choix de travailler avec les sociétés civiles et les syndicats

Les différents mouvements sociaux à travers le monde, et à travers le continent, se répondent-ils ?

Tout à fait. Nous sommes à l’ère du peuple, ces sept milliards de personnes qui doivent accéder aux réseaux collectifs pour reproduire leur existence matérielle. Les luttes démarrent pour l’accès à ces réseaux.

Pour la mobilité par exemple, raison pour laquelle les prix de l’essence ont été le point de départ des révoltes en France, en Haïti, en Équateur. Au Liban, c’est l’accès au réseau social WhatsApp, important dans un pays dont l’économie est soutenue par la diaspora, qui a déclenché le mouvement, alors que la population est déjà privée d’accès à l’électricité ou d’eau, parfois plusieurs heures par jour.

Le nouveau président algérien Abdelmadjid Tebboune propose un dialogue au « Hirak ». Les manifestants doivent-ils accepter de se mettre autour de la table ?

Pour ma part, je regarde faire et je m’efforce d’apprendre, car les solutions que les Algériens trouveront vont nous concerner. Je ne biaise pas avec vous : je m’en remets à l’action populaire. Je remarque que le pouvoir a une base étroite : très peu de gens sont allés voter. Du côté de la révolution citoyenne, certains demandent une Constituante. C’est une bonne solution pour sortir des sociétés d’une impasse politique.

Les manifestants irakiens aussi, réclament une Constituante qui, selon moi, a plusieurs mérites : définir les règles du jeu, mais aussi faire émerger un personnel politique neuf. Ce fut le cas en Tunisie, et en France aussi à d’autres époques.

Vous avez rencontré l’opposant mauritanien Biram Dah Abeid. Voyez-vous des similitudes entre vous ?

Le cas de Biram est arrivé à moi par des amis communs. Ce militant contre l’esclavage m’a inspiré beaucoup de respect. On a fait campagne, car son cas était prototypique du « lawfare », c’est-à-dire de l’instrumentalisation de la justice. Il semble qu’en l’espèce, ceux qui voulaient le faire taire ont oublié de prendre des précautions élémentaires de crédibilité. Biram a été poursuivi dans des conditions lamentables et tout s’est fini de manière ubuesque. Je suis heureux de son score présidentiel et je ne peux aller plus avant dans l’implication pratique.

Dès qu’on s’implique trop avant, on commet une erreur. Voyez : Jean Ping a voulu me voir, je l’ai vu. J’ai soutenu l’opposition à Ali Bongo Ondimba. Mais notre rôle n’est pas d’aller plus loin, comme le faisaient, au XXème siècle, les « partis-frères ». Les Insoumis font plutôt le choix de travailler avec les sociétés civiles et les syndicats. Nous voulons pratiquer une nouvelle forme de relation avec les Africains.

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