Diplomatie

Avec la Déclaration de Tunis pour la paix en Libye, Kaïs Saïed se pose en réconciliateur 

Le nouveau président tunisien Kaïs Saïed prêtant serment sur le Coran, mercredi 23 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration).

Le nouveau président tunisien Kaïs Saïed prêtant serment sur le Coran, mercredi 23 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le président tunisien a lancé une initiative de dialogue entre tribus libyennes en vue d’œuvrer à la réconciliation chez son voisin, toujours en proie à de violents affrontements. Kaïs Saïed promet de rester à égale distance de ses interlocuteurs et de s’appuyer sur la légitimité populaire, mais en a-t-il les moyens ?

La diplomatie est l’une de ses principales prérogatives. Le président tunisien, Kaïs Saïed, en fonction depuis le 23 octobre 2019, a commencé à afficher son implication dans la crise libyenne.

Ce voisin et partenaire incontournable pour la Tunisie est déchiré par une guerre civile depuis 2011. Les violences s’y sont accentuées avec l’offensive vers Tripoli du maréchal Haftar et de ses troupes de l’Armée nationale libyenne (ANL), en avril 2019, qui a connu un regain d’activité ces dernières semaines. 

En réponse, la Tunisie, déjà meurtrie par ce conflit, n’a eu de cesse de renforcer la sécurisation de sa frontière, tout en restant une terre de repli pour les civils libyens. Voire, une base pour les acteurs internationaux qui y sont impliqués. 

Une initiative tunisienne pour la paix

D’après des sources proches, le chef de l’État tunisien souhaite se montrer actif sur ce dossier. Il a tenté de le montrer en se voyant accorder la confiance des représentants du Conseil suprême des tribus et des villes libyennes, qu’il a reçu le lundi 23 décembre à Carthage. Une « Déclaration de Tunis pour la paix » a suivi cette rencontre et attribué à la Tunisie un rôle de médiatrice.

« Cela reste une cérémonie sans grande consistance en termes de capacité d’influence d’une dynamique de paix et de dialogue réelle entre des adversaires. Pour l’instant, on perçoit davantage un souci d’apparence, ce qui est dommage », commente Jalel Harchaoui, chercheur à l’institut Cliengendael de la Haye.

Le Conseil suprême des tribus et des villes libyennes à Carthage

Le Conseil suprême des tribus et des villes libyennes à Carthage © Le président tunisien Kaïs Saïed a reçu le 23 décembre 2019 le Conseil suprême des tribus et des villes libyennes à Carthage

Cette initiative dépassera-t-elle la simple entreprise de communication pour gagner en substance ? Nombre d’observateurs du conflit libyen sont encore perplexes.

Mise en avant des forces locales

D’autant plus que dans un champ fragmenté, ce Conseil suprême des tribus et des villes libyennes n’est pas forcément représentatif des acteurs du terrain. Sa base sociale est encore difficile à mesurer. Certains de ses membres sont issus de la composante tribale qui a soutenu l’ancien régime libyen. « Les quelques figures invitées font plutôt partie d’un clan précis, ceux qui sont restés loyaux à l’idéologie de Kadhafi », estime ainsi Jalel Harchaoui.

Cette rencontre pourrait toutefois apporter davantage de légitimité à ce Conseil tout en ayant le défaut de trop concentrer l’attention sur les aspects tribaux d’un conflit qui ne peut être résumé à cette seule dimension.

Il prend acte du fait qu’une grande partie de la population libyenne rejette les élites en place et veut d’autres acteurs politiques

« Ce peut être une façon intéressante de montrer qu’il prend acte du fait qu’une grande partie de la population libyenne rejette les élites en place et veut d’autres acteurs politiques », explique un ancien diplomate bon connaisseur de la Libye.

Ce constat était déjà ressorti du travail de la conférence nationale sur la Libye du centre HD pour le dialogue humanitaire après des consultations publiques auprès de plus de 7 000 libyens de quarante localités du pays et de l’étranger.

À l’instar de ce qu’il promet à ses propres concitoyens, Kaïs Saïed espère mêler à la légitimité de représentants actuellement reconnus, la « légitimité populaire ». Reste à savoir par quels moyens et avec quelle cohérence.

« On peut se demander si cette initiative ne correspond pas à une vision du local qui colle au programme de Kaïs Saïed, c’est-à-dire une vision assez traditionnelle avec un retour à la base qui peut être perçue comme une solution à la crise libyenne », commente encore notre source diplomatique.

Renouvellement de l’implication tunisienne ?

Concrètement, la « Déclaration de Tunis pour la paix » prévoit d’organiser une grande conférence, laquelle devrait aboutir à une loi de réconciliation nationale et à l’organisation d’élections législatives, présidentielles et locales libres.

Présentée comme un complément des initiatives existantes, elle s’annonce respectueuse de la légitimité internationale et vise à rechercher un compromis entre « toutes les composantes du spectre politique et social libyen ».

Le communiqué de Carthage précise que le chef de l’État tunisien se tient à égale distance de tous les protagonistes et rappelle la souveraineté libyenne, illustrant sa volonté de ne pas déroger au principe de non ingérence et de non alignement qui oriente depuis des décennies la diplomatie tunisienne.

La solution ne peut venir que des Libyens et des femmes libyennes elles-mêmes

“La solution ne peut venir que des Libyens et des femmes libyennes elles-mêmes, jusqu’à ce que les frères rétablissent leur sécurité et leur bien-être et construisent un nouvel avenir”, a-t-il ainsi déclaré.

La Tunisie a en effet pu être critiquée ces dernières années pour sa « diplomatie de salon » et ses échanges avec des groupes libyens qui n’illustraient pas forcément les rapports de force sur le terrain. Saura-t-elle pour autant varier ses interlocuteurs tout en respectant les règles de la diplomatie d’État ?

« Il est difficile à ce niveau de rencontrer des chefs de groupes armés qui ont de facto le contrôle sur le terrain car cela pourrait leur donner une légitimité politique, antinomique d’une construction étatique en devenir en Libye : les diplomaties classiques sont prises dans ce dilemme », poursuit notre source diplomatique. 

Ni les représentants du parlement de Tobrouk ni aucun représentant du camp Haftar n’a jusqu’à présent été officiellement sollicité par Carthage.

Des initiatives à tout va

Kaïs Saïed avait déjà eu la visite de Fayez Sarraj, chef du gouvernement d’entente nationale (GNA) libyen, le 10 décembre, pour parler officiellement de coopération et d’enjeux bilatéraux. Il avait avant cela rappelé sa détermination à être force de proposition pour trouver une solution à la crise libyenne et invité le 29 octobre le président du haut Conseil d’État libyen, organe consultatif basé à Tripoli, Khaled al-Mishri.

Ce dernier l’avait alors appelé à jouer un rôle positif dans le règlement global de la crise de son pays. Le même jour, il avait également reçu le ministre allemand des Affaires étrangères au sujet des préparatifs d’une Conférence à Berlin sur la résolution de la crise libyenne, initialement prévue mi-décembre et désormais envisagée en janvier. Une manière sans doute de montrer qu’il ne s’inscrit pas en porte-à-faux avec la feuille de route des Nations unies.

Mais l’initiative tunisienne pourra sembler précipitée à certains, deux mois après l’intronisation d’un président peu connaisseur des rouages diplomatiques (bien qu’entouré de nombreux conseillers issus des Affaires étrangères). Elle a en tout cas pour l’instant suscité peu de réactions : « On remarque que le nouveau président tunisien essaie de relancer le dossier extrêmement compliqué et douloureux de la Libye en faisant cavalier seul », conclut Jalel Harchaoui.

Il d’autant plus difficile d’envisager un horizon à cette énième tentative de conciliation, que les échecs ont déjà été nombreux. Des Nations unies à l’Union africaine, les prétendants à la médiation se multiplient, sans compter les interférences de certaines puissances dans le jeu libyen et violations d’embargos sur les armes. 

L’envoyé spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, a d’ailleurs récemment rappelé l’importance de trouver « un minimum de consensus » entre acteurs internationaux avant de réunir les parties libyennes. 

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