Elections

Faute de majorité parlementaire, la Tunisie en quête d’un gouvernement de technocrates

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 24 décembre 2019 à 12h58
Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration).

Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration). © Slim Abid/AP/SIPA

Désigné le 15 novembre 2019 pour composer le gouvernement, Habib Jemli butte sur les exigences des partis et décide de former un exécutif apolitique, constitué de technocrates. La manœuvre vise-t-elle réellement à dépasser le blocage à l’assemblée, ou à mettre la pression sur les partenaires récalcitrants d’Ennahdha ?

C’est le dernier rebondissement dans un feuilleton politique qui, néanmoins, peine à tenir en haleine les Tunisiens : Habib Jemli opte pour un gouvernement de profils technocratiques, non partisans. Après six semaines de palabres, Habib Jemli, désigné chef du gouvernement grâce au soutien d’Ennahdha, parti victorieux aux législatives, pensait vendredi 20 décembre en avoir fini avec les négociations pour la formation du gouvernement.

Il était sûr d’avoir obtenu l’adhésion du Courant démocratique, du mouvement Chaab et de Tahya Tounes pour former, avec Ennahdha, le socle politique de l’exécutif. Mais le lendemain, chacun de ces partis, après consultation de son bureau politique, s’est désisté et a contraint Habib Jemli à repartir de zéro. « C’est une surenchère pour obtenir certains portefeuilles », remarque un dirigeant du groupe parlementaire de la Réforme nationale.

Une situation ubuesque que le président de la République, Kaïs Saïed, a tenté de résoudre en organisant lundi 23 décembre une réunion de la dernière chance avec ces formations. Mais la rencontre a tourné court  : selon Zouheir Maghzaoui, du mouvement Chaab, le président d’Ennahdha et président de l’Assemblée Rached Ghannouchi a estimé « que le moment des négociations et des réconciliations était, désormais, passé » et imposé de fait la levée de la séance.

Ennahdha trop isolé pour rassembler

Au pied levé, Habib Jemli a tenu une conférence de presse, pris à témoin les Tunisiens de sa bonne volonté, dénoncé le revirement des partis qu’il met à distance pour composer un gouvernement de « compétences nationales indépendantes ».

Un gouvernement apolitique, totalement à l’écart de tous les partis

La position de Jemli peut sembler courageuse. Toutefois, il joue gros puisqu’un « un gouvernement apolitique, totalement à l’écart de tous les partis » risque le veto de l’assemblée, qui doit l’approuver. La manœuvre est extrêmement fragile mais c’est la seule qui permettait à Rached Ghannouchi de reprendre la main.

Car malgré ses multiples dénégations, Jemli peine à faire croire à son indépendance vis-à-vis d’Ennahdha. Bien que non encarté, il était membre du bureau des études du parti d’inspiration islamiste, instance qui élabore le programme du parti. « La décision de Jemli relative à la formation d’un gouvernement composé d’indépendants cache des alliances non révélées. Il essaie de duper l’opinion publique sous couvert d’indépendance », tacle le Bureau exécutif d’Afek Tounes.

De fait, nombreux sont ceux qui perçoivent une tension entre Rached Ghannouchi et le président de la République, Kaïs Saïed. Si le palais de Carthage ne peut, selon la Constitution, interférer dans la composition de l’exécutif, l’initiative de Kais Saïed a bel et bien tenté de mettre fin à l’impasse politique. Le chef de la magistrature suprême aurait tout aussi bien pu attendre l’échéance des délais constitutionnels pour la formation d’une équipe gouvernementale pour proposer, comme le prévoit la loi fondamentale, un exécutif selon ses vœux.

Kaïs Saïed en embuscade ?

C’est là la crainte de certains partis. Un gouvernement, désigné par le président de la République, pourrait adopter une ligne opposée à celle de l’assemblée. D’autres formations, comme le Courant démocratique, en appellent, depuis les élections, à la création d’un gouvernement dit « du président » à l’appui du plébiscite recueilli par Kaïs Saïed à l’élection présidentielle. La manœuvre permettrait au président de dissoudre l’assemblée et de convoquer des élections anticipées, si sa proposition d’exécutif est mise en échec par le parlement.

Pendant que les uns et les autres tergiversent, le compte à rebours est enclenché. Habib Jemli n’a plus que quinze jours pour présenter sa copie, et la sincérité de sa proposition de gouvernement apolitique fait débat. Cela rend d’autant plus incertaine l’issue de la crise puisque Ennahdha, qui n’a que 52 sièges, a effectivement besoin d’alliés pour obtenir les 109 voix nécessaires afin d’adouber un nouveau gouvernement.

Elle pourrait sortir un joker en jouant la carte de Qalb Tounes et de quelques indépendants. Cette configuration pourrait fonctionner, malgré les vives réticences des partis à l’égard du parti de Nabil Karoui.

La crainte d’élections anticipées, qui redistribueraient les cartes, prendrait alors le dessus sur les réserves suscitées par le vote de confiance. Mais cet avis de l’assemblée sera surtout indicateur des rapports de forces et du poids réel d’Ennahdha sur l’échiquier politique.

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