Politique

Mali : représentants des groupes armés au dialogue national, « forces de proposition » ou facteurs de crispation ?

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Mis à jour le 20 décembre 2019 à 17h21
Lors du lancement du Dialogue national inclusif, le 14 décembre 2019 à Bamako.

Lors du lancement du Dialogue national inclusif, le 14 décembre 2019 à Bamako. © Présidence du Mali

Des représentants des groupes armés du nord participent activement au dialogue national inclusif, où ils affirment vouloir être une « force de proposition ». Mais leur présence a, aussi, cristallisé les tensions.

« Au delà de la cérémonie d’ouverture, il y a eu un réel engouement pour le dialogue. Plus de 1800 personnes sont au sein des différentes commissions. Et les sujets les plus attendus sont surtout ceux de l’accord de paix et la révision constitutionnelle », explique Cheick Sidi Diarra, à la tête du comité d’organisation du dialogue. Depuis le 14 décembre, délégués des partis politiques – à l’exception notable d’une partie de l’opposition, dont Soumaïla Cissé – , organisations de la société civile et groupes armés discutent à bâtons rompus au centre international de conférence de Bamako. Les débats sont âpres sur les thématiques retenues.

Mais un point, qui ne figure pas à l’ordre du jour, a aussi focalisé l’attention : la présence de représentants de groupes armés signataires de l’accord de paix d’Alger de 2015, dans un contexte où ce dernier est remis en cause par de nombreux acteurs.

Les étapes d’un retour négocié

Ils avaient initialement annoncé leur retrait des discussions, fin septembre, accusant le président Ibrahim Boubacar Keïta d’avoir ouvert la porte à une possible révision de l’accord.  Ils ont finalement annoncé leur retour après de longues négociations, menée au fil de nombreuses rencontres avec les autorités de Bamako.

« Alghabass Ag Intalla, le chef du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), et Sidi Brahim Ould Sidati, président en exercice de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ont échangé avec Ibrahim Boubacar Keïta le 22 novembre sur le retour de l’armée reconstituée à Kidal ainsi que sur la question de la relecture de l’accord, qui a suscité des tensions entre les deux parties », détaille à Jeune Afrique une source dans l’entourage d’IBK.

Les deux parties ont convenu que, conformément à l’article 65 de l’accord, aucune modification ne peut se faire sans le consentement express de toutes les parties signataires et après avis du comité de suivi. Le dialogue national inclusif ne pourra donc que formuler une série de recommandations sur le sujet.

Nous avons décidé d’être une force de proposition

Les groupes armés se sont organisés pour être présents au sein des différentes commissions, et avaient bien l’intention de ne pas y faire de la figuration. « Nous sommes venus avec une importante délégation, choisie en fonction de la maîtrise des thématiques abordées. Nous avons décidé d’être une force de proposition », explique Moussa Ag Attaher, porte parole de la CMA.

« Nous avons également adressé une invitation à toutes les forces vives de la nation à Kidal pour voir la réalité de leurs propres yeux. La grande majorité des Maliens a pensé ou a cru que Kidal était un no man’s land inaccessible. La ville est aujourd’hui ouverte à tout le monde », ajoute-t-il.

Un discours que des représentants des groupes armés contrôlant la ville avaient déjà notamment porté auprès de Mahamadou Issoufou, fin novembre, alors que le président nigérien s’est plusieurs fois inquiété publiquement du statut de Kidal, le considérant comme « une menace » pour son pays et qualifiant la ville de « sanctuaire pour les terroristes ».

« Débats houleux »

Leur présence a, parfois, été source de tensions. « Il y a eu des échanges quelques fois surchauffés, surtout pendant les interventions des représentants du mouvement CMA », constate Ag Intazoumé Moussa Dicko, qui a représenté le pool d’observation citoyenne du Mali au dialogue.

La prise de parole, en tamasheq, de Moussa Ag Assarid, délégué de la CMA, a ainsi suscité la polémique. « Je n’ai rien contre le Bamanankan, ni ceux qui le parlent. Mais je me suis mis dans la peau de ceux qui ne parlent pas cette langue. Il faut qu’on donne la place à toutes les langues et à toutes les diversités à la télévision nationale et dans les différentes rencontres », a-t-il défendu.

Leur participation même est perçue comme un signe d’espoir pour la nation

Certains leaders de mouvements armés ont aussi défendu le principe d’un fédéralisme, déclenchant de très vives réactions de colère de ceux qui refusent toute partition du pays. « Le système de gouvernance le plus réaliste, aujourd’hui, est le système fédéral. Le pouvoir régalien revient à l’État fédéral, et tout ce qui concerne le développement local, la sécurité de proximité, c’est-à-dire la police et la gendarmerie, pourrait revenir aux différents États fédérés », a ainsi avancé Moussa Ag Assarid.

Un point de crispation central, d’autant qu’il concentre aussi les partisans d’une révision de l’accord de Paix d’Alger, auquel il reproche d’ouvrir la voie à une trop grande autonomie des régions.

« Il est vrai que les discussions entre le grand public et les représentants des groupes armés signataires de l’accord sont houleux », reconnaît Cheick Sidi Diarra. « Mais leur participation même est perçue comme un signe d’espoir pour la nation. Ce sont eux maintenant qui appellent l’opposition à cesser de boycotter le dialogue national inclusif », ajoute-t-il.

« Leur participation au dialogue est aussi un moyen pour mettre la pression sur l’État », estime le sociologue Bréma Ély Dicko. « Les groupes armés affichent ainsi leur bonne foi, alors que dans le même temps, la rencontre du comité de suivi de l’accord qui devait se tenir à Kidal a été reportée. De plus, c’est également dans leur intérêt que des solutions à la crise sécuritaire soient trouvées, car la montée de l’État islamique dans le Sahel représente une menace pour eux également. »

Mais pour le sociologue, l’absence des poids lourds de l’opposition, qui fait peser un doute sur l’inclusivité réelle de celui-ci, et donc, sur ses futures conclusions. « Peu importe les recommandations qui en sortiraient, il n’y a aucune assurance de leur application », regrette-t-il, soulignant à titre d’exemple que « la conférence nationale de 2017 avait estimé qu’il fallait dialoguer avec les chefs jihadistes Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Pourtant, officiellement, les autorités le refusent catégoriquement. »

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