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Cet article est issu du dossier «Blockchain et cryptomonnaies, des technologies pour l'Afrique»

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Innovation

Le Maroc interdit les cryptomonnaies, mais soutient les blockchains professionnelles ou institutionnelles

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Othman Benjelloun, PDG de BMCE Bank of Africa, qui a co-organisé une conférence sur la blockchain dans la logistique avec l'Association des exportateurs marocains. Ici lors de la 2e édition du China-Africa Investment Forum, en 2017 (photo d'illustration).

Othman Benjelloun, PDG de BMCE Bank of Africa, qui a co-organisé une conférence sur la blockchain dans la logistique avec l'Association des exportateurs marocains. Ici lors de la 2e édition du China-Africa Investment Forum, en 2017 (photo d'illustration). © Jean-Michel Ruiz/CAIF pour JA

Si le bitcoin n’est pas le bienvenu au Maroc, les autorités redoublent en revanche d’efforts pour y faire une place aux projets de blockchains à usage professionnel, sous l’impulsion des entreprises marocaines ou françaises qui y voient des opportunités, ou à usage institutionnel, l’État réfléchissant à sa propre modernisation.

Le 18 décembre, la banque BMCE Bank of Africa et l’Association marocaine des exportateurs (Asmex) ont organisé une conférence à Casablanca pour promouvoir les « applications possibles pour le commerce extérieur au Maroc » de la technologie blockchain.

Cette « chaîne de blocs » (littéralement) fonctionnant comme un registre distribué (décentralisé) intéresse tout particulièrement le secteur de la logistique, où les contraintes administratives et relatives à la traçabilité sont une préoccupation que la blockchain se propose, à terme, de simplifier. La cryptomonnaie est l’une des applications de ces registres distribués.

Un mois plus tôt, c’était la Banque centrale elle-même, Bank Al-Maghrib (BAM), qui co-organisait la deuxième édition de l’Africa Blockchain Summit, à Rabat, et ce conjointement avec Paris Europlace (association de professionnels français de la finance, en charge de « promouvoir et développer la Place financière de Paris »), sous le thème de l’inclusion financière. Deux sociétés technologiques étaient partenaires : la fintech française HBS, spécialisée dans les technologies de paiement, et Talan, société de services du numérique française.

L’événement consistait en un concours de start-up travaillant sur des solutions innovantes en matière d’inclusion financière, de financement des très petites entreprises ou de renforcement de l’éducation financière.

Mettre la blockchain au service de l’inclusion financière

Badr Bellaj faisait partie des huit élus, avec son projet « MChain », alternative de levée de fonds basée sur la blockchain pour les personnes qui n’ont pas de compte bancaire. Une autre start-up qui a été sélectionnée, SKYC, propose la gestion de documents dans un coffre-fort numérique avec un transfert de données via la blockchain. En partenariat avec HPS, Bank Al-Maghrib a également développé un cas d’usage de blockchain qui permette la distribution ciblée d’aides sociales.

Pour Layla Lakfifi, directrice de l’Organisation et de la transformation digitale au sein de Bank Al-Maghrib, le but de cet événement est d’offrir un « accès équitable pour l’ensemble des individus et entreprises à des produits et services financiers formels ».

Le challenge de la Bank Al-Maghrib pose pourtant la question de la promotion d’une technologie qui reste difficilement dissociable des cryptos. « C’est une technologie qui apporte des opportunités et des risques », rajoute Layla Lakfifi, précisant que l’opportunité est à « saisir » et que les risques devront être « maîtrisés ».

Les bitcoiners marocains dans la clandestinité

Car l’organisation de ces événements témoigne d’une évolution au Maroc, où, il y a deux ans, les autorités réagissaient vigoureusement à l’usage de quelque cryptomonnaie que ce soit. Un communiqué de l’Office des changes publié en novembre 2017 « attirait l’attention du public » sur les « risques associés à l’utilisation des monnaies virtuelles » (absence de cadre juridique / de protection réglementaire, volatilité du cours, utilisation supposée de ces monnaies à des fins criminelles et terroristes)… et finissait en pointant du doigt le « risque » de violation de la réglementation sur les marchés de capitaux et des changes.

Le communiqué, rapidement interprété comme une interdiction des cryptomonnaies, a en effet étendu à ces actifs virtuels la législation qui interdit aux Marocains de détenir un compte à l’étranger.

L’utilisation des monnaies virtuelles est interdite

Car Hassan Boulaknadal, le directeur général de l’Office des changes, l’avait par la suite précisé à la presse : « La réglementation des changes au Maroc stipule de manière claire que les Marocains résidents ne peuvent disposer de comptes à l’étranger que sous certaines conditions (être exportateur de biens ou de services). Toute infraction par rapport à ces règles est punie par le dispositif coercitif en vigueur », ajoutant même que « seules les devises ayant cours et reconnues par la Banque centrale peuvent faire office de moyen de paiement. Donc oui, l’utilisation des monnaies virtuelles est interdite. » La presse marocaine fait depuis état d’arrestations occasionnelles d’individus détenant des cryptomonnaies.

« On se fonde seulement sur des lois qui interdisent la possession d’actifs à l’étranger », explique Badr Bellaj, auteur de l’ouvrage Blockchain By Example. Autrement dit, l’interdiction des cryptomonnaies repose sur une interprétation d’une loi déjà existante, passible de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende allant de 500 à 20 000 dirhams (47 à 1 880 euros).

Le trading du bitcoin via la blockchain s’est pourtant largement répandu au Maroc. Contourner l’interdiction en vigueur reste simple : un bon VPN, quelques connaissances en informatique et une poignée d’adresses de forums fréquentés par la communauté de cryptotraders (Jeuxvideo.com, certains groupes fermés sur Facebook notamment) peuvent suffire à s’affranchir des contraintes techniques de la puissance publique.

Les cryptomonnaies favorisées à l’ombre des réglementations rigides

Si les données restent parcellaires et sujettes à caution, le pays se hissait en septembre 2018 à la 36e position (devant le Danemark, 37e) dans le classement mondial des volumes échangés sur la plateforme d’échange finlandaise LocalBitcoins, populaire au Maroc pour sa facilité à y échanger des fonds.

Un portefeuille Bitcoin sur un smartphone

Un portefeuille Bitcoin sur un smartphone © Jonathan Waller

Ailleurs en Afrique, le Nigeria (7e mondial), le Kenya (23e) ou la Tanzanie (43e), rappellent que le continent n’est pas à l’écart de cette tendance. En Éthiopie et au Zimbabwe, le bitcoin a des arguments à faire logiquement valoir pour ceux qui, en marge d’un système financier verrouillé / d’une devise inflationniste, qui n’ont pas accès à certains services financiers, comme la carte de paiement ou la réserve de valeur.

Le régime de changes du Maroc, qui empêche la sortie de devises du pays, créé un cadre propice pour des citoyens connectés, et ayant parfois fait des études à l’étranger (et y ayant éventuellement gardé un compte en banque), d’explorer les cryptomonnaies.

Le bitcoin permet de déjouer la rigidité monétaire

Yassine Cherti, Marocain de 27 ans, achète ses premiers bitcoins sur la plateforme finlandaise LocalBitcoins en 2013. « Au Maroc, tu ne peux pas acheter de choses sur internet, tu ne peux pas faire sortir la monnaie du territoire. Le bitcoin permet de déjouer la rigidité monétaire », explique-t-il. Concrètement, le bitcoin « sert de devise internationale », rajoute Yassine, qui a dit avoir utilisé cette « crypto » pour commander des vêtements en ligne : « On peut aussi acheter du matériel électronique, mais également des biens virtuels comme des logiciels ».

La blockchain réhabilitée en tant qu’innovation porteuse

Mais les appels à la modernisation de son économie poussent depuis quelques années le Maroc à libéraliser le marché des capitaux, à tel point que le chantier de la flexibilité du dirham avance depuis 2016, sous l’insistance du FMI. « Le Maroc peut lancer sa version électronique du dirham », pense Yassine Cherti, mais une version qui resterait contrôlée par Bank Al-Maghrib.

Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine

Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine © ActiveSteve

La blockchain n’est pas la baguette magique qui permettra de régler le problème de l’inclusion financière au Maroc

Pour autant, Badr Bellaj ne cède pas à la cryptomania : « La blockchain n’est pas la panacée ou la baguette magique qui permettra de régler le problème de l’inclusion financière au Maroc », surtout quand une réglementation défaillante et des taux d’intérêt trop élevés pèsent sur les acteurs économiques.

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