Politique

Tunisie : la première sortie mouvementée du nouveau président Kaïs Saïed

| Par - à Tunis
Le président Kaïs Saïed s'exprimant devant la foule à Sidi Bouzid, mardi 17 décembre 2019.

Le président Kaïs Saïed s'exprimant devant la foule à Sidi Bouzid, mardi 17 décembre 2019. © Facebook/Présidence Tunisie

Investi le 23 octobre, le nouveau président Kaïs Saïed a effectué son premier déplacement officiel le 17 décembre à Sidi Bouzid, à l’occasion du neuvième anniversaire du déclenchement de la révolution dans cette région marginalisée du centre de la Tunisie. Une sortie aux accents populistes et très commentée.

Le 17 décembre 2010, un marchand ambulant, Mohamed Bouazizi, s’immolait à Sidi Bouzid. Son geste donnait le coup d’envoi d’un mois d’insurrection qui provoqua la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Depuis, cette dernière date a été retenue comme fête de la révolution, même si certains considèrent que le mérite devrait plutôt revenir au déclenchement du mouvement populaire. Kaïs Saïed a finalement tranché et décrété le 17 décembre jour férié. Mais pour sa première sortie officielle après son investiture, il y a près de deux mois, le nouveau président de la République a surpris.

Depuis le matin, la colère grondait à Sidi Bouzid. Bien qu’attendus, aucun officiel n’avait honoré de sa présence la commémoration de la contestation de 2010. L’arrivée presque surprise, dans l’après-midi, du président Kaïs Saïed, leur a vite fait oublier leurs griefs. D’autant que le chef de l’État a prononcé un discours pour le moins enlevé : « Ici s’est déclarée la révolution, et ici est la terre des hommes libres. Une révolution qui a soulevé le monde entier et ébranlé les bourreaux et les tortionnaires », s’est-il enthousiasmé.

« Il m’importe peu d’être président de la République, ce qui m’importe, c’est votre projet et de concrétiser vos revendications », a-t-il poursuivi, sur un ton plus politique. Mais sa diatribe, qui semblait dans la continuité de sa campagne électorale, a pris des accents plus virulents.

« Les institutions politiques complotent et veulent me faire porter le chapeau, a-t-il accusé. J’assume la responsabilité entière et je suis avec vous aujourd’hui, tout comme je l’ai été par le passé et je le resterai tant que j’aurai un cœur qui bat et le souffle qu’il faut. Vous êtes libres et vous ne vous laisserez pas faire par ces manœuvres, élaborées chaque jour par des parties nommément connues mais qui ne réaliseront jamais leurs objectifs ! » Le locataire de Carthage a ainsi pris le peuple à témoin, frisant avec la théorie du complot tout en se gardant de désigner nommément les coupables.

Scepticisme

La position présidentielle a été aussitôt jugée irresponsable par les médias et les réseaux sociaux. « Il n’y a pas plus imprévisible qu’un président, élu démocratiquement et à une écrasante majorité, qui choisit de s’improviser leader révolutionnaire », pouvait-on par exemple lire sur Facebook.

Un président de la République, grand juriste de surcroît, ne peut se permettre d’avancer des accusations incertaines ou non vérifiées

Certains s’alarment, estimant que cela risque d’accentuer l’instabilité du pays. « Un président de la République, grand juriste de surcroît, ne peut se permettre d’avancer des accusations incertaines ou non vérifiées. Dès lors, la justice doit ouvrir immédiatement une information judiciaire sur les ‘cabinets noirs’, dénoncés comme les lieux où se trameraient des complots contre la révolution », assène un observateur sous couvert d’anonymat. « Si un citoyen lambda avait tenu ce type de propos, une instruction aurait immédiatement été ouverte », renchérit une journaliste.

Le premier discours officiel du président Saïed a provoqué un certain malaise : « Il est président de tous les Tunisiens, on s’attendait à ce qu’il soit fédérateur et mobilisateur. Avons-nous besoin de suspicion et de division ? » se demande Hadda, une habitante du quartier populaire de Hay Ettadhamen à Tunis. Elle s’interroge également sur une méthode qu’elle juge « populiste » : « Dire aux Tunisiens : ‘Je reviendrai vous voir quand il y aura l’argent, et c’est vous qui déciderez de ce qui doit être fait’, cela n’apaisera aucune tension, au contraire. »

Incertitude politique

Cette polémique naissante intervient alors que le gouvernement de Habib Jemli peine à se constituer, et que l’Assemblée entame son nouveau mandat sans majorité claire. « C’est un mauvais signe pour les investisseurs », commente l’entrepreneur Habib Meddeb. Le nouveau locataire de Carthage s’inscrit pourtant dans la droite ligne de ses promesses de démocratie par le bas, points forts de sa campagne électorale.

Certains observateurs rappellent que si aucun gouvernement n’est constitué dans le délai d’un mois – nouveau sursis obtenu par le chef du gouvernement désigné par Ennahdha – , il reviendra au président, selon la Constitution, de proposer lui-même une équipe gouvernementale. En cas de nouvel échec, celui-ci pourra dissoudre l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et convoquer des législatives anticipées.

Une dernière manœuvre qui pourrait lui permettre de rafler la mise au Parlement et de créer le « parti du 13 octobre » – en référence au jour de son élection – voulu par ses proches. Un scénario possible, mais qui ne se fera pas sans bataille avec les autres formations. Pour le moment, ces dernières se taisent, s’abstenant de tout commentaire pour ne pas être mis hors jeu par la vague populiste.

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