Politique

Tunisie : quels nouveaux rapports de force dans un Parlement sans majorité

Les nouveaux députés tunisiens lors de l'ouverture de la session parlementaire, le 13 novembre 2019 à Tunis (image d'illustration).

Les nouveaux députés tunisiens lors de l'ouverture de la session parlementaire, le 13 novembre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Les élections législatives d’octobre ont abouti à un grand morcellement de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), où tous les partis sont très loin de la majorité. Face à ce constat, les formations se regroupent en blocs pour essayer de faire entendre leur voix.

En Tunisie, il faut au minimum sept députés pour constituer un bloc parlementaire. L’Assemblée des représentants du peuple (ARP), fraîchement renouvelée, en compte désormais huit. Seulement, aucun n’a de quoi rassembler la majorité. Dans ce puzzle, les islamistes d’Ennahdha constituent toujours la première force, bien qu’ils ne comptent que 54 élus, contre 69 lors de la précédente législature. Pas de quoi légiférer seul dans un hémicycle de 217 sièges.

« En 2014, quand ils se sont alliés, Nidaa et Ennahdha avaient à eux deux 150 députés, voilà la différence, analyse dans les couloirs du Parlement, dépité, le nahdhaoui Sahbi Atig. Nous allons avoir des difficultés pour passer les lois, il nous faudra des alliances fortes. Et il nous faut encore plus discuter pour former l’équipe gouvernementale. »

Habib Jemli, le nouveau chef de gouvernement, a d’ailleurs demandé un nouveau délai d’un moins avant de proposer sa liste. Sa dernière cartouche avant de soumettre ses choix au vote de l’ARP.

Grandir pour peser

En attendant une quasi inaccessible majorité, les partis s’organisent et se regroupent dans l’hémicycle. La première formation du pays est depuis peu talonnée par le Bloc démocratique, alliance de 41 élus de gauche, principalement issus d’Attayar et d’Echaab, qui ont dépassé en nombre Qalb Tounes (38 députés), le mouvement de Nabil Karoui arrivé deuxième aux élections. 

Avant, l’énorme coalition Ennahdha-Nidaa bloquait tout, dorénavant nous pouvons jouer notre rôle d’opposition

« On se base sur notre précédente alliance lors de la dernière mandature. Nous gardons notre liberté, mais dans 90 % des cas nous votons pareil. Ça nous donne plus de force pour négocier, justifie Mohsen Arfaoui, d’Echaab. Avant, l’énorme coalition Ennahdha-Nidaa bloquait tout, dorénavant nous pouvons jouer notre rôle d’opposition. »

« La salle qui nous a été allouée est trop petite pour 41 députés ! », peste Samia Abbou, d’Attayar. Avant de louer ce travail d’équipe : « Nous sommes un bloc technique, mais aussi politique. Grâce à nos précédents résultats à l’ARP, nous avons pu grandir. Attayar est passé de 3 à 22 députés, et Echaab de 3 à 15 ! »

Incompatibilité et terrains d’entente

Une nouvelle alliance est également née, celle de la Réforme nationale, présidée par Hassouna Nasfi. Elle est désormais plus importante que Tahya Tounes, parti de l’ex-chef du gouvernement Youssef Chahed, et ses 14 représentants. Une prouesse obtenue grâce à la réunion de 15 députés d’Aïch Tounsi, de Machrou Tounes, de Nidaa Tounes, d’Al Badil Ettounsi et d’Afek Tounes.

Cet assemblage tactique leur a même permis d’obtenir la deuxième vice-présidence de l’ARP, confiée à Tarek Ftiti. « Nous avons voté pour ce dernier afin de barrer la route à Al Karama », justifie Thameur Saad, membre du Parti destourien libre (PDL) fondé par Abir Moussi, désormais relégué en cinquième position.

« Leur chef de groupe est un ancien RCDiste [membre du Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de l’ex-président Ben Ali]. Nous pouvons trouver des terrains d’entente, mais nous n’avons pas la même approche. Eux trouvent le moyen de discuter avec le président du Parlement, pas nous. »

Rached Ghannouchi lors de la séance d'ouverture du nouveau parlement, le 13 novembre 2019 à Tunis.

Rached Ghannouchi lors de la séance d'ouverture du nouveau parlement, le 13 novembre 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Répartition des postes

Ces rapports de force ont déjà permis de répartir les responsabilités à l’ARP. Tous ces blocs ont au moins un représentant au bureau de sa présidence, tenu par Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha. Le Bloc démocratique et Qalb Tounes en comptent même deux.

Les demandes de postes au sein des commissions législatives permanentes et commissions spéciales ont été établies le 13 décembre, et ont été officiellement annoncées mardi 17. À titre d’exemple, Ennahdha et Al Karama devraient siéger à la présidence des commissions consacrées à la sécurité ; le Bloc démocratique à celles des affaires sociales ou encore de la réforme administrative et de la bonne gouvernance ; Qalb Tounes à celles des droits et libertés et du développement régional.

Expectative

Ces pactes de circonstance sont-ils condamnées au court-termisme ou pourront-ils perdurer ? « On ne peut pas trop compter sur le bloc de la Réforme nationale car il n’a pas d’orientation bien définie, répond Mustapha Ben Ahmed, chef de file de Tahya Tounes. Nous sommes le seul parti qui a survécu à l’orage et balayé les partis centristes. »

« Même avec 54 députés, on ne peut pas parler de groupes forts car ils sont bien loin d’avoir la majorité, relativise Thameur Saad. Les alliances se révéleront par la pratique, elles ne peuvent pas se nouer avec des déclarations d’intention. »

Les conditions ne sont pas favorables pour fusionner. Seule la formation du gouvernement clarifiera les choses

« Rien n’est clair. Nous tendons la main à tous ceux qui ont lutté contre la dictature : Ennahdha, Attayar, Echaab », annonce quant à lui Seifeddine Makhlouf, patron d’Al Karama.

Certains, comme Mustapha Ben Ahmed, envisagent la création à plus long terme de blocs plus larges, afin de donner à l’ARP les moyens d’avancer : « Les conditions ne sont pas favorables pour fusionner. Seule la formation du gouvernement nous donnera des idées plus précises sur les positionnements de chacun, et amènera de véritables changements de physionomie. »


Répartition provisoire des sièges à l’Assemblée

-Ennahdha : 54.

-Bloc démocratique : 41 (22 pour Attayar, 15 pour Echaab, 4 indépendants).

-Qalb Tounes : 38.

-Coalition Al Karama : 21.

-Parti destourien libre : 17.

-Bloc de la Réforme nationale : 15.

-Tahya Tounes : 14.

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