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Yves Michel Fotso

Il dirige le groupe familial camerounais depuis Singapour. Mis hors de cause à la suite d'une enquête sur la chute de la Camair, il maintient son exil volontaire à des milliers de kilomètres de ses détracteurs.

Douala, début de la saison sèche. Au pied de l’immeuble de la Commercial Bank, le thermomètre bascule au-delà des 30° C en cette mi-décembre. À l’étage, une climatisation silencieuse rafraîchit l’imposant bureau, moderne et sobre, d’Yves Michel Fotso. Il s’ouvre sur un vaste salon où le président du conseil de surveillance de la Capital Financial Holdings Luxembourg (CFH), qui coiffe le groupe Commercial Bank, accueille ses interlocuteurs quand il est de passage. Tiré à quatre épingles, Yves Michel Fotso rompt d’une voix posée le silence qu’il s’est imposé depuis plus d’un an.
La quiétude de l’endroit tranche avec l’effervescence qui a agité l’hôtel Hilton de Yaoundé quelques jours plus tôt, le 11 décembre 2007, au moment d’officialiser l’entrée de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Société financière internationale (SFI), la filiale de la Banque mondiale, dans le capital de la CFH à hauteur de 19 % chacune. Injectant 10 millions d’euros dans la banque d’affaires camerounaise, appelée désormais à rayonner sur l’ensemble de la sous-région. Ministres, banquiers, diplomates, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise plus de 800 personnes s’étaient pressées au premier étage du luxueux hôtel pour assister à l’événement. Un plébiscite pour Yves Michel Fotso, 48 ans, l’enfant du pays au parcours très controversé.
Ironie de l’Histoire, c’est à un an d’intervalle, presque jour pour jour, que l’homme d’affaires officialisait son départ du Cameroun au cours d’une fastueuse soirée d’adieux. « Je voulais dire au revoir à certaines personnes. On a toujours un peu de mal à quitter sa terre, glisse-t-il. Et en annonçant que je partais, j’avais l’espoir qu’une partie de la presse qui m’attaque depuis des années n’allait pas écrire que je m’enfuyais. » En décembre 2006, il quittait donc son pays. Non pas pour aller faire du business en terrain connu, en France. Ou bien aux États-Unis, où il a étudié. Mais pour s’exiler très loin de ses repères. « Depuis le 1er janvier 2007, je ne suis plus un contribuable camerounais, explique-t-il. J’ai un titre de résident de Singapour, où je passe la moitié de mon temps. » Homme d’affaires jusqu’au bout des ongles, Yves Michel Fotso a posé ses valises dans le pays qui l’a accueilli aux meilleures conditions d’imposition.
L’exil pour prix de la liberté ? « Je suis parti pour saisir les opportunités qui s’ouvrent en Extrême-Orient », résume-t-il. Il y a déjà créé deux sociétés de services financiers : la Société financière africaine de Singapour et le Fotso Group Holding Singapour, qui emploient pour l’instant cinq personnes. Et il développe actuellement des contacts en Chine.

Pas de compromis
Mais s’il a quitté son pays, c’est d’abord pour échapper au travail de sape d’une campagne de déstabilisation. Elle a débuté avec son accession à la tête de la Camair en juin 2000, lorsque le président de la République, Paul Biya, l’a appelé pour redresser la compagnie aérienne nationale en pleine déconfiture. « J’ai été le premier dirigeant pur produit du secteur privé à être appelé à la tête d’une société d’État. Pour certains, il ne fallait surtout pas que ça marche. Depuis, je fais l’objet d’une cabale », confie-t-il.
Certes, celui que l’on surnommait « Terminator » ne s’est pas fait que des amis. « Je tiens tout d’une main de fer. Je sanctionne les fautes mais je sais récompenser », admet-il, expéditif. « Personne ne pouvait se prévaloir d’une recommandation ou d’un lien familial haut placé pour échapper à la sanction d’une faute », rapporte un cadre qui l’a vu à l’uvre à la Camair. Mais, surtout, ses détracteurs l’accusent d’avoir précipité la faillite de la compagnie en ayant pris soin d’en devenir l’un des principaux créanciers à travers ses banques. « Au fond de moi, je sais que j’ai fait du bon boulot. Les avions étaient à nouveau ponctuels, les clients respectés et le service de qualité. Je me suis totalement investi, plus même que je ne l’aurais fait pour ma propre entreprise, afin d’honorer la mission que m’avait confiée le chef de l’État », insiste-t-il. En s’enrichissant au passage ? « Mon groupe a octroyé plus de 12 milliards de F CFA d’avances bancaires à la Camair, alors que plus aucune banque ne voulait lui prêter d’argent. Et j’ai mis 3 milliards de F CFA sur mes fonds personnels pour payer les salaires, le carburant et la maintenance. Et après cela on m’accuse d’avoir volé la Camair ? » plaide-t-il. Rien n’y fait. Il sera démis en novembre 2003. La blessure reste ouverte. Sans doute à jamais.
Au Cameroun, le sujet reste brûlant. « S’il a détourné de l’argent, pourquoi n’est-il pas en prison ? Il n’avait pas besoin de celui de la Camair pour vivre », assure un chef d’entreprise de Douala. « Il a une réputation sulfureuse. Il y a sans doute une part d’exagération mais un homme d’affaires camerounais ne peut pas être clean », tempère un chef d’entreprise français, en connaisseur du pays. L’océan qu’il a mis entre ses adversaires et lui n’a pas suffi à éteindre le feu. « Je gêne parce que j’ai mon franc-parler, et je fais peur car on pense, à tort, que je pourrais peser sur certains choix, analyse-t-il. Pourtant, je n’ai cessé de répéter que je n’avais aucune ambition politique. Que je ne briguais aucun poste ministériel. Mais plus je dis, moins on me croit. C’est pour ça que j’ai décidé de déplacer ma base opérationnelle à Singapour pour laisser le champ libre à ceux à qui je semble faire de l’ombre. »

Au cur de l’arène
Ce qui est sûr, c’est que le doute n’a pas profité à l’accusé. « L’affaire de la Camair » a failli lui coûter bien plus que sa réputation. Début 2005, Yves Michel Fotso a entamé les négociations avec la BEI et la SFI. En parallèle, « l’opération Épervier », chargée de combattre la corruption au Cameroun, débute quelques mois plus tard. Elle conduit à une première vague d’arrestations au cours du premier trimestre 2006. La rumeur prétend alors que son incarcération serait imminente. La BEI et la SFI suspendent les discussions. Une enquête de l’Inspection du contrôle supérieur de l’État le disculpera en octobre 2006. Et le fil des négociations reprendra son cours.
Une période sombre qui a laissé des traces. « À plusieurs reprises, je me suis demandé pourquoi je continuais. Je pourrais vivre de mes dividendes. Mais je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir si je laissais tomber les collaborateurs de haut niveau qui m’ont fait confiance. » Mi-décembre 2007, au cur de l’arène, sur l’estrade du Hilton, le manager camerounais a dû apprécier le soutien officiel de la BEI et de la SFI. Mais sans donner une impression de suffisance. De trop de puissance. Une victoire contre ses détracteurs ? « Ma première et seule victoire a été le classement sans suite du dossier sur ma gestion de la Camair, répond-il. L’accord avec la BEI et la SFI est un encouragement pour tous ceux qui sont injustement mis en cause dans n’importe quel domaine. C’est la preuve que les deux institutions internationales, qui représentent l’hémisphère Nord et qui tiennent les économies et les finances du monde, ont eu foi en moi et dans mon groupe après avoir mené leurs propres investigations et sans tenir compte des rumeurs ou des manuvres politiciennes de déstabilisation. » Un quitus qu’il offre à son père, Victor Fotso. Pour lui signifier que sa vie de bâtisseur n’a pas été vaine. Que son fils mérite le flambeau qu’il lui a légué. Yves Michel Fotso sait qu’il revient de très loin.

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