Dossier

Cet article est issu du dossier «En Algérie, le président Abdelmadjid Tebboune désormais seul maître du jeu»

Voir tout le sommaire
Politique

Élection d’Abdelmadjid Tebboune en Algérie : « Le commandement militaire nie la désaffection populaire »

Réservé aux abonnés | | Par
Des manifestants protestant dans les rues d'Alger, vendredi 13 décembre 2019, contre le nouveau président élu la veille, Abdelmadjid Tebboune.

Des manifestants protestant dans les rues d'Alger, vendredi 13 décembre 2019, contre le nouveau président élu la veille, Abdelmadjid Tebboune. © Toufik Doudou/AP/SIPA

L’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence de l’Algérie est une tentative du régime, pilotée par l’armée, « de se régénérer sans changer de formule », estime Mouloud Boumghar, professeur algérien de droit international et proche du Hirak. Entretien.

L’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir n’a pas dissuadé les étudiants de manifester pour le 43e mardi consécutif. Le 17 décembre, quatre jours après l’élection du nouveau chef de l’État, ceux-ci ont dénoncé un scrutin frauduleux et un dirigeant « imposé par l’armée ».

Le mécontentement d’une grande partie de la population n’est pas passé inaperçu : marquée par une abstention historique, la journée de vote a été émaillée de nombreuses manifestations contre un processus « illégitime », avec cinq candidats considérés comme membre de la « issaba », la « bande mafieuse » gravitant autour de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, déchu le 2 avril dernier.

Pour Mouloud Boumghar, avocat spécialisé en droit public et proche du mouvement de contestation, cette conscience politique est la plus grande force du Hirak, mais aussi un véritable casse-tête pour le nouveau président et surtout le commandement militaire, qui voient ainsi leur marge de manœuvre réduite.

Jeune Afrique : Comment évaluez-vous la situation politique, maintenant qu’un nouveau président est élu ?

Mouloud Boumghar : Avec le simulacre de scrutin du 12 décembre, le régime militaire tente de reconstruire sa façade civile. Les officiers supérieurs ont désigné un apparatchik du régime, Abdelmadjid Tebboune, pour jouer le rôle de président de la République.

Le haut commandement militaire a son représentant doté d’un mandat impératif, mais le peuple n’a toujours pas de porte-parole au sein des institutions. L’impasse politique perdure : le régime tente de se régénérer sans changer de formule, alors même que son illégitimité est flagrante et que le peuple le rejette dans sa composante tant militaire que civile.

Pensez-vous que l’appel au dialogue lancé par le nouveau président Tebboune peut donner lieu à une discussion constructive entre le gouvernement et le Hirak ?

Ce régime manque d’imagination. En mars, lorsque Bouteflika a renoncé à se présenter à un cinquième mandat, il a déprogrammé l’élection présidentielle qui devait se tenir le mois suivant, prorogeant de fait son quatrième mandat. Il a promis des réformes, avec un gouvernement de technocrates et une conférence nationale inclusive ouverte aux jeunes.

Le régime ne prend la peine ni de renouveler ses figures, ni d’adapter ses propositions. C’est la même feuille de route qu’en mars !

Cette dernière devait être chargée de réviser la Constitution et d’établir une nouvelle loi électorale. Sur le fond, ce que propose le président désigné par l’armée le 12 décembre ressemble furieusement à ce que proposait le président déchu, dont il a été le ministre et le chef du gouvernement. Le régime ne prend la peine ni de renouveler ses figures, ni d’adapter ses « propositions ». C’est la même feuille de route qu’en mars !

Un étudiant lors d'une manifestation à Alger, mardi 17 décembre 2019 (image d'illustration).

Un étudiant lors d'une manifestation à Alger, mardi 17 décembre 2019 (image d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Si le dialogue se tient, quelles seront les revendications du Hirak ?

Le Hirak veut l’édification d’un « État civil, non militaire », d’une « Algérie libre et démocratique ». Les manifestants entendent par conséquent révolutionner le système politique algérien en le démilitarisant et en dépolitisant le haut commandement militaire. Ils visent « les généraux » de manière générique, mais aussi directement le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Ahmed Gaïd Salah.

Les dix derniers mois ont montré que l’ère de l’octroi, où le peuple pouvait se contenter de concessions cosmétiques, est révolue. Supposons que les conditions d’un dialogue franc et sérieux soient réunies, celui-ci portera-t-il sur le rôle de l’armée en politique ? Permettra-t-il d’aborder le démantèlement d’une police aux ordres ? J’en doute fort. S’il a lieu, il se concentrera sur des questions accessoires qui serviront de leurre, et non sur les moyens d’établir un État de droit, civil, démocratique et garantissant les libertés fondamentales.

Quelle sera la stratégie de l’armée ? 

L’impasse est d’abord celle du régime militaire. Ce dernier veut recréer, comme s’il ne s’était rien passé ces derniers mois, le pacte social autoritaire que la mobilisation populaire a fait voler en éclats dès février 2019. Il fait comme si 2019 avait été une sorte d’année blanche. Il nie la désaffection populaire.

Le commandement militaire tracera les lignes rouges que ne devra pas dépasser celui qu’elle a placé à la présidence

Le commandement militaire fixera l’objet et les modalités de ce dialogue, et tracera les lignes rouges que ne devra pas dépasser celui qu’elle a placé à la présidence de la République. Et il a les ressources pour le faire. Les manifestants ne veulent pas et ne voudront pas d’une telle mascarade, parce qu’ils savent pertinemment que ce serait contribuer à la régénération du régime dans les mêmes conditions qu’avant février 2019.

Une pancarte exigeant le départ du chef d'état-major de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah, en mai 2019 à Alger (image d'illustration).

Une pancarte exigeant le départ du chef d'état-major de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah, en mai 2019 à Alger (image d'illustration). © Anis Belghoul/AP/SIPA

Le Hirak appelle à se débarrasser de l’état-major de l’armée. Qui cela vise-t-il ?

C’est opaque, mais on peut considérer que cet état-major, au sens de collège des « décideurs », est composé du chef d’état-major, des chefs des forces terrestres, navales et aériennes, des chefs de la garde républicaine et de la gendarmerie nationale, incluant également les chefs des renseignements militaires, dont relèvent les chefs des différentes régions militaires du pays.

Il faut cependant bien avoir en tête que le discours n’est pas dirigé contre l’institution en tant qu’outil de la défense physique du territoire national. La contestation vise des personnes précises, ainsi que la prétention du haut commandement militaire à diriger le pays.

Maintenant que le nouveau président est élu, quels sont les principaux défis que doit relever le mouvement ?

À court terme, il me semble que le Hirak a trois défis à surmonter : le piège de la fabrication de représentants en vue d’un faux dialogue ; les tentatives de certains groupes politiques d’imposer des représentants au Hirak, dont ferait évidemment partie l’un de leurs chefs ; enfin, inverser le rapport de forces avec le régime en trouvant différentes formes de contestation, tout en gardant sa nature horizontale.

Cette conscience et cette connaissance intime du régime sont les plus grandes forces du peuple

Une conscience politique collective a progressivement mûri et s’est solidifiée depuis dix mois. Elle a permis au peuple, qui veut exercer son droit à l’autodétermination, de lutter avec constance, et d’éviter tous les pièges tendus par le régime. Cette conscience et cette connaissance intime du régime sont les plus grandes forces du peuple. La mobilisation ne s’arrêtera pas.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte