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Hervé Gaymard, ministre de la dépense

Par - Nathacha Appanah
Mis à jour le 21 février 2005 à 00:00

Le grand argentier français veut économiser l’argent public. Mais emménage dans un luxueux appartement de 600 m2. Aux frais de l’État.

Seul contre tous, ou presque. Un article paru, le 16 février, dans l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné a déclenché un tollé contre Hervé Gaymard, le ministre français des Finances. Aussitôt, la presse s’emballe, l’opposition et même quelques députés de la majorité s’indignent, des paparazzis traquent la famille du ministre, des auditeurs outrés protestent sur les ondes… Il y a de quoi. Hervé Gaymard menait une vie de prince, logé aux frais de l’État depuis le 1er février 2005 dans un appartement de 600 m2 dans le quartier des Champs-Élysées. Loyer mensuel : 14 000 euros. Avant de pendre la crémaillère, il avait dépensé quelque 15 000 euros de travaux pour réunir deux appartements en un seul. Le ministre, son épouse et leur nombreuse progéniture – huit enfants – avaient pas moins de cinq employés à leur service : un maître d’hôtel, un cuisinier, une gouvernante et deux femmes de ménage. Un comble pour celui qui, lors d’une émission de radio, quelques jours plus tôt, recommandait aux Français de « se désintoxiquer de la dépense publique » !
Hervé Gaymard, 44 ans, est un ancien « bébé Chirac », l’un de ces hommes apparus sur le devant de la scène lors de la campagne présidentielle de l’ancien maire de Paris, en 1995. Réputé raisonnable, modeste et droit, ce fidèle du chef de l’État est aussi un fervent catholique. Son épouse Clara, mère attentive et épouse moderne, qui chausse des rollers le week-end, énarque comme lui, est actuellement présidente de l’Agence française pour les investissements internationaux (Afii). Avec leurs enfants, Philothée, Faustine, Jérôme-Aristide et les autres, ils sillonnent la France dans un monospace de dix places, en chantant du Brassens. L’image d’Épinal du IIIe millénaire…
Hervé Gaymard n’aime pas faire étalage de sa vie privée, c’est raté. Il voulait, comme il l’a écrit dans La Route des Chapieux, parue en 2004, réagir « contre l’évanescence de la notion d’intérêt général ». Là aussi, c’est raté.
Si le ministre des Finances concède qu’il aurait dû se montrer plus prudent lors du choix de son appartement, il estime en revanche n’avoir rien de plus à se reprocher. Ce n’est pas si sûr. Quand Nicolas Sarkozy a quitté Bercy, l’appartement de fonction destiné à son successeur ne suffisait manifestement pas à loger toute la famille Gaymard. Les ministres sont, dans ces cas-là, autorisés – en toute légalité – à louer un logement aux frais de l’État. Ce que Gaymard a fait, mais avec trop de gourmandise. Il affirme avoir reçu l’aval du secrétaire général du gouvernement, Jean-Marc Sauvé. Or si ce dernier a bien été informé de la demande du ministre, il s’est fendu d’une note contestant le montant trop élevé du loyer. Sans résultat pourtant, la note ayant été ignorée par le directeur du cabinet du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Est-ce pour cela que Matignon a réagi sitôt « l’affaire Gaymard » divulguée ?
Rarement pareil scandale aura été aussi rapidement « réglé ». Le Canard enchaîné est sorti le mercredi matin ; en début de soirée, Hervé Gaymard annonçait qu’il quittait son appartement ; une heure plus tard, Matignon diffusait un communiqué. Jean-Pierre Raffarin y annonce une révision de la circulaire qu’il avait lui-même signée en mai 2002 : les ministres n’auront plus droit qu’à 80 m2, plus 20 m2 par enfant, toute surface supplémentaire étant à la charge du locataire. Rapide calcul : les Gaymard auront droit à 240 m2.
La dernière affaire de ce type remonte à 1995. Le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, s’était vu reprocher d’avoir bénéficié d’un appartement de la Ville de Paris moyennant un loyer inférieur aux prix du marché. Sous peine d’être assigné en justice, il s’était alors installé à Matignon.
Hasard du calendrier, Hervé Gaymard a reçu, le lendemain de sa décision de quitter son appartement, le prix de la « Révélation politique de l’année ». C’était vraiment sa semaine…