Entreprises & marchés

Investir en Tunisie, le parcours du combattant de la diaspora

Tunis, le 7 octobre 2015.

Tunis, le 7 octobre 2015. © Jorge Franganillo/CC/Flickr

Bien que l’argent de la diaspora versé en Tunisie représente 5 % du PIB, les potentiels investisseurs tunisiens de l’étranger se sentent peu considérés. Exemple avec un financier de la City reconverti dans l’huile d’olive.

L’aventure commence au tournant des années 2010 par une banale discussion à Londres entre collègues de bureaux expatriés. Le thème : que pourraient-ils faire pour aider leurs pays ? « Je parle de l’huile d’olive tunisienne. Mes amis indiens me disent que c’est un produit de luxe chez eux. Comme la Tunisie ne vend que du vrac, ça me donne l’idée de lancer une société d’huile conditionnée pour l’exportation », se rappelle Amine Sifaoui, spécialiste à l’époque des produits dérivés bancaires pour des multinationales comme BNP Paribas ou JP Morgan.

Travaillant dans un milieu – la finance – hyper digitalisé et collaborant régulièrement avec des experts installés en Belgique ou en Suède, le Tunisien pense piloter son entreprise, Oilyssa, depuis l’Europe avec l’aide de son père, ingénieur agronome à la retraite, et son beau-père.

Il déchante très vite : « Pour chaque papier, tu dois te déplacer en personne dans l’administration. Tu peux attendre une heure uniquement pour faire légaliser ta signature. Et chaque mois, tu dois te rendre à la recette des finances pour une déclaration. » Finalement Amine Sifaoui saute le pas : après avoir quitté la Tunisie depuis 21 ans, le quadragénaire se réinstalle à Tunis en 2017 : « Mais, précise-t-il, c’est aussi parce qu’il y avait une motivation personnelle importante. Sans ça, je ne sais pas si je serais revenu. »

Un prisme vers les investissements des gros acteurs

Les quelque 1,5 million de Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) n’ont pas tous vocation à créer une entreprise en Tunisie, mais leurs transferts d’argent, qui représentent chaque année 5 % du PIB – soit environ 2 milliards de dollars, deux fois plus que les investissements directs étrangers reçus par la Tunisie en 2018 – ont de quoi attirer les autorités. Ou devraient : « Malheureusement, il n’y a aucune stratégie nationale envers les Tunisiens susceptibles d’investir ici, se désole Emna Kharouf, associée-conseil chez Deloitte Tunisie et présidente de l’association des Tunisiens des grandes écoles (Atuge), très sensibilisée sur ce sujet.

Ce que cherche la Tunisian Investment Authority, ce sont les grandes sociétés d’investissement

Il n’existe, par exemple, aucun « ambassadeur économique » qui pourrait aiguiller les expatriés qui chercheraient à développer une activité dans le pays. » Ce que confirme Amine Sifaoui : le bureau londonien de la Tunisian Investment Authority (TIA), censé être le facilitateur des investisseurs tunisiens ou étranger, n’a jamais essayé de le contacter. « Ce qu’elle cherche, ce sont les grandes sociétés d’investissement. C’était une bonne idée dans les 1980 et 1990, mais maintenant les autorités devraient tisser des liens plus étroits avec nous », regrette-t-il.

Avec deux millions de dinars (633 000 euros) investis dans sa société, et douze familles vivant de son activité, qui comprend une usine de conditionnement à Bizerte, dans le nord du pays, l’ancien cadre de la City ne pèse pas encore assez lourd.

Une méfiance envers l’État tunisien

Ce sentiment d’abandon s’exacerbe quand il est question de l’éventuelle création d’un fonds orienté vers la diaspora afin d’aider le pays à récupérer des devises. Fin 2018, parti à la rencontre des Tunisiens installés en Europe, Marouane Abassi, le gouverneur de la Banque centrale, avait émis l’idée d’un tel emprunt obligataire.

« C’est une mauvaise approche, on nous prend pour des vaches à lait, déplore Aous Labbane, financier installé à Londres et président de l’antenne locale de l’Atuge. La partie tunisienne attend qu’on l’aide sans dire exactement à quoi l’argent va servir. Mais, soyons honnêtes, nous parlons des économies de la diaspora, elle ne va pas jouer sa retraite sans garantie même si c’est pour la Tunisie. Ce serait naïf de penser ça ! »

Moins vindicatif, Amine Sifaoui émet des doutes sur la finalité de l’argent récolté : « Si c’est pour aider un secteur spécifique, pourquoi pas. Mais il y a un risque que la collecte soit accaparée par le ministère des Finances pour le fonctionnement de l’État et ce n’est pas notre rôle. »

D’ailleurs aujourd’hui, la BCT est beaucoup plus prudente et préfère insister sur les synergies à trouver entre les investisseurs tunisiens et les administrations…

Des investisseurs en mal d’accompagnement

Plutôt qu’un fonds, l’agence allemande de coopération internationale, GIZ, en partenariat notamment avec l’Atuge, planche pour la mise en place d’un incubateur de la diaspora tunisienne pour faciliter les projets des expatriés.

En Europe, les dossiers se traitent à distance, ici, il faut appeler ou se déplacer pour éviter les blocages

Une structure dont Amine Sifaoui aurait aimé bénéficier : « La construction de mon usine a durée 19 mois, au lieu d’un an. Ce retard aurait pu mettre en péril tout l’investissement avec les échéances bancaires à rembourser, etc. », se rappelle-t-il, se félicitant d’avoir bénéficié du soutien de ses actionnaires, restés solides durant tout ce délai. « En Europe, les dossiers d’assurances, bancaires, se traitent à distance, ici, il faut appeler ou se déplacer pour éviter les blocages. Il faut se faire les contacts », retient-il de son expérience.

Pour Emna Kharouf, une success story suffirait à faire boule de neige. Pourquoi pas avec Oilyssa qui vend, deux ans à peine après le début de son activité, une centaine de tonnes d’huile d’olive conditionnée à destination du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de la Côte d’Ivoire ? Amine Safaoui jugera sa reconversion réussie s’il arrive à se verser, d’ici cinq ans, un salaire, équivalent à deux fois moins que ce qu’il gagnait à la City.

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