Elections

[Analyse] Algérie : la présidentielle de la discorde

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Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l'élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d'illustration).

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l'élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Alors que 24 millions d’électeurs algériens sont appelés aux urnes ce jeudi pour donner un successeur au président Abdelaziz Bouteflika, poussé à la démission en avril dernier, le pays est plus divisé que jamais entre ceux qui estiment que le scrutin est la seule porte de sortie, et ceux qui le contestent et le considèrent illégitime.

De mémoire de journaliste qui a couvert cinq scrutins présidentiels depuis celui du 16 novembre 1995, remporté par le général Liamine Zéroual, aucun ne ressemble au premier tour qui se tient ce jeudi. Tout a concouru et tout concours à faire de cette élection un événement exceptionnel et déterminant pour l’avenir de ce pays de 41 millions d’habitants.

Tout d’abord, le contexte dans lequel le scrutin se déroule. Premier sans Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir sans discontinuer de 1999 au 2 avril dernier, il intervient dix mois après le début de la révolution de rue qui a chassé du pouvoir l’ancien chef de l’État – ainsi qu’une bonne partie des ex-caciques que l’opinion publique désigne sous le vocable d’issaba (bande mafieuse). Déclenché pour contester la candidature du raïs à un cinquième mandat, la contestation ne faiblit guère. Bien au contraire. À l’exigence du départ des symboles de l’ancien régime et de la fin du système se greffe depuis plusieurs semaines le rejet massif de la présidentielle.

Non seulement des centaines de milliers de personnes continuent de manifester chaque vendredi pour marteler ces exigences, mais les revendications ne se limitent pas à un simple boycott, comme ce fut le cas lors des précédents rendez-vous électoraux. Dans plusieurs villes du pays, des protestataires occupent les espaces publics, tiennent des sit-in et promettent d’empêcher pacifiquement les électeurs de mettre leur bulletin dans l’urne.

Les opérations de vote qui se sont déroulées à l’étranger – les ressortissants algériens votent une semaine en amont – ont donné un aperçu de ce rejet. En France, en Belgique ou au Canada, des rassemblements se sont formés devant les permanences électorales, les votants faisant l’objet de stigmatisations, de moqueries ou d’agressions verbales.

Une élection à marche forcée

En Kabylie, région traditionnellement rebelle et réfractaire aux élections, les entrées de nombreuses sous-préfectures et mairies ont été emmurées. Des urnes ont été détruites, alors que des affrontements mineurs ont opposés gendarmes et manifestants à Bouira, à 110 km au sud-est d’Alger.

La tension dans la capitale pourrait être encore plus vive vendredi 13 décembre, après l’annonce des résultats

À Béjaïa et Tizi Ouzou, les deux plus importantes villes de Kabylie, des rassemblements nocturnes ont réuni mercredi soir des milliers de personnes qui s’opposent au vote. À Alger, où se déroule chaque vendredi une imposante marche, des milliers de personnes se sont retrouvées mercredi 11 décembre dans le centre-ville. La manifestation a été émaillée d’incidents au moment où les services de sécurité ont tenté de les empêcher.

La tension dans la capitale pourrait être encore plus vive vendredi 13 décembre, après l’annonce – vraisemblablement par l’Autorité nationale indépendante pour les élections (Anie) et non par le ministère de l’Intérieur – des résultats de ce scrutin imposé par le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah, devenu le véritable décideur de la période post-Bouteflika.

Les bulletins de vote pour les cinq candidats dans un bureau d'Alger, jeudi 12 décembre 2019.

Les bulletins de vote pour les cinq candidats dans un bureau d'Alger, jeudi 12 décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Cinq candidats du « système » ?

Le profil des cinq candidats en lice a cristallisé encore davantage le rejet de cette présidentielle de la part d’une bonne partie de leurs compatriotes. S’il y a une revendication sur laquelle les manifestants ne comptent faire aucune concession, c’est bien le départ des symboles de l’ancien régime et la fin de ce système jugé monolithique, obsolète et réfractaire à toute possibilité de changement et d’alternance. Or, les cinq prétendants à la magistrature suprême ont tous été, à des degrés et à des périodes différentes, liés à l’ère Bouteflika.

Ancien chef de cabinet à la présidence et chef du gouvernement entre 2000 et 2003, Ali Benflis, 75 ans, a été un proche collaborateur du président déchu, avant de devenir l’un de ses principaux opposants et rival lors des élections de 2004 et 2014. Abdelmadjid Tebboune, 74 ans, a fait un éphémère passage au Premier ministère en 2017, après avoir occupé des postes ministériels sous la présidence de Bouteflika. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir juré de défendre becs et ongles hier encore le programme de ce dernier.

Abdelkader Bengrina, 57 ans, ancien ministre du Tourisme entre 1997 et 1999, était un fervent partisan de la reconduction de Bouteflika pour un cinquième mandat. Azzedine Mihoubi, 60 ans, ex-ministre de la Culture, est le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), qui formait avec le FLN l’ancienne alliance présidentielle. Lui aussi était un farouche avocat du maintien du zaïm à la tête de l’État. Quant à Abdelaziz Belaïd, 56 ans, il est un ex-député FLN qui a longtemps dirigé l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA), une organisation satellite de l’ex-parti unique.

Les cinq candidats à l'élection présidentielle algérienne (de gauche à droite, Azzedine Mihoubi, Abdelmadjid Tebboune, Abdelkader Bengrina, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd), en octobre 2019 à Alger.

Les cinq candidats à l'élection présidentielle algérienne (de gauche à droite, Azzedine Mihoubi, Abdelmadjid Tebboune, Abdelkader Bengrina, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd), en octobre 2019 à Alger. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Un nouveau président, et après ?

L’ancien patron du RND et mentor de Mihoubi, l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, vient d’être condamné par le tribunal d’Alger à quinze ans de prison ferme pour corruption et abus d’autorité. Pour les Algériens, ces cinq candidats représentent non seulement le symbole de cette issaba dont ils veulent se débarrasser, mais aussi le continuum de ce système qu’ils entendent abattre pacifiquement. On les désigne d’ailleurs par le surnom de « bébés de Bouteflika », bien qu’il soit injuste et pas tout à fait vrai de mettre les cinq concurrents dans le même sac.

Quel que soit celui qui sortira vainqueur des urnes, il souffrira d’un grave déficit de légitimité populaire et devra faire face à une contestation populaire sans doute encore plus forte et déterminée. Les manifestations du vendredi 13 donneront un aperçu de l’ampleur de la mobilisation à laquelle devra faire face le prochain locataire du Palais d’El Mouradia. La contestation qui ciblait le président par intérim, Abdelkader Bensalah, ainsi que le patron de l’armée, se focalisera désormais sur le nouveau chef de l’État, qu’une bonne partie de ses compatriotes tiendra pour illégitime.

Le contexte politique de l’après-scrutin pourrait être encore plus tendu en cas de fraudes ou de bourrages d’urnes

Le contexte politique de l’après-scrutin pourrait être encore plus tendu en cas de fraudes ou de bourrages d’urnes, notamment en faveur d’Abdelmadjid Tebboune et d’Azzedine Mihoubi, présentés ici et là comme les candidats du pouvoir ou de l’institution militaire.

Après avoir imposé cette présidentielle comme unique solution pour sortir de la crise de légitimité née de la démission forcée de Bouteflika, le patron de l’armée a compliqué encore davantage l’impasse politique. Jamais depuis l’annulation des élections législatives de décembre 1991, dont le premier tour avait été remporté par les islamistes du FIS, le pays ne s’est retrouvé aussi profondément divisé entre deux camps. Le pire dans cette situation est qu’aujourd’hui, presque autant qu’hier, les chances d’un possible consensus a minima entre partisans et opposants à cette présidentielle sont infimes, voire inexistantes.

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