Politique

Tunisie : injures, sit-in, règlements de comptes… la semaine mouvementée du nouveau Parlement

Les nouveaux députés tunisiens lors de l'ouverture de la session parlementaire, le 13 novembre 2019 à Tunis (image d'illustration).

Les nouveaux députés tunisiens lors de l'ouverture de la session parlementaire, le 13 novembre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

L’Assemblée des représentants du peuple (ARP) avait inscrit à son programme de la semaine du 2 décembre l’examen de la loi de finances complémentaire 2019 et de la loi de finances 2020. L’hémicycle a cependant dû traiter une urgence toute autre : apaiser les tensions entre des députés du Parti destourien libre (PDL) et ceux d’Ennahdha.

En qualifiant, en séance plénière, les représentants du PDL de « clochards » et de « bandits », la députée d’Ennahdha Jamila Ksiksi a mis le feu aux poudres, déclenchant une surenchère dans les insultes. La riposte a effectivement été immédiate : sur les réseaux sociaux, des partisans du PDL ont tenu des propos racistes à l’égard de l’islamiste, seule parlementaire noire de l’hémicycle, suscitant une vive indignation dans les rangs du parti à la colombe. L’échange de quolibets et de noms d’oiseaux aurait pu s’arrêter avec la clôture de la séance, mais le PDL en a décidé autrement.

Mené par sa présidente, Abir Moussi, le groupe parlementaire a entamé un sit-in, exigeant des excuses. Campant sur ses positions pendant sept jours, il a finalement obtenu gain de cause, le PDL considérant lors d’une conférence de presse que « les injures avaient été dénoncées ». Du jamais vu sous la coupole du Bardo, pourtant habituée depuis 2011 aux échauffourées entre élus.

Chaos révélateur d’un antagonisme profond

Loin d’être anecdotique, cette série d’incidents est révélatrice du clivage qui fracture le paysage politique tunisien. L’antagonisme entre le PDL, héritier de la mouvance du parti de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), et les islamistes d’Ennahdha – vainqueurs des dernières élections législatives – semble irréversible. Malgré la révolution, en dépit du temps qui s’est écoulé depuis, les deux familles politiques se tiennent toujours prêtes à déterrer leurs vieux griefs. Un registre qui se traduit politiquement par une haine viscérale : pour Ennahdha, le PDL est l’ennemi à abattre de ce début de législature, et inversement.

Ce n’est plus une assemblée, c’est un cirque. Nous avons élu des clowns et un chef marionnettiste

La présidente du PDL, seule femme candidate à l’élection présidentielle de l’automne dernier, est la principale cible des islamistes. « Nous avons bien cherché, mais elle n’a aucune casserole », tempère néanmoins, sous couvert d’anonymat, un membre du Congrès pour la République (CPR, allié d’Ennahdha pendant la Constituante, en 2012).

La foire d’empoigne dans l’hémicycle, les photos des députés plongés dans le noir suite à une coupure d’électricité ordonnée par la présidence de l’Assemblée, les menaces d’expulsion avec le recours à la force publique, la mise à l’écart des journalistes… Autant de péripéties qui ont fait les choux gras des médias, et amplement contribué à dégrader l’image du Parlement. « Ce n’est plus une assemblée, c’est un cirque. Nous avons élu des clowns et un chef marionnettiste », déplore un ancien député.

Dangereux précédent

L’écho médiatique de ce sit-in a relégué les travaux de l’ARP au second plan. Ceux-ci portaient pourtant sur l’approbation de la loi de finances 2020, laquelle devait être adoptée au plus tard mardi 10 décembre.
Suspicieux, certains observateurs estiment que l’altercation avec le PDL serait une manœuvre pour occulter une analyse plus approfondie du budget de l’État, et ne pas en révéler tous les dysfonctionnements. Force est de constater qu’en effet, la loi de finances a finalement été adoptée sans avoir vraiment été étudiée.

Le feuilleton de l’ARP a aussi eu autre effet, plus inattendu. Plus que jamais depuis l’entrée en fonction de la nouvelle Assemblée, Abir Moussi fait figure de frondeuse : elle affiche de façon ostentatoire son rejet des islamistes d’Ennahdha, et va jusqu’à refuser de prononcer le titre de président de Rached Ghannouchi lorsqu’elle prend la parole. Une provocation difficile à accepter pour celui qui, après des années de clandestinité, a réussi à s’affranchir d’une réputation sulfureuse.

Pourtant, Rached Ghannouchi a préféré déclarer forfait : il a gardé le silence, alors qu’un communiqué du bureau de l’Assemblée condamnait les propos tenus par des députés de son propre parti à l’égard d’Abir Moussi.

Une joute reconductible à souhait, qui accroît la popularité de la présidente du PDL, tout en créant un précédent dont pourraient bien s’inspirer d’autres partis, y compris ceux qui n’ont pas été solidaires d’Abir Moussi. « Si Abir l’a fait, d’autres seront tentés d’oser, et c’est de mauvais augure pour l’autorité du président de l’ARP », estime un journaliste rattaché à l’ARP.

Mais au-delà de l’autorité du perchoir, c’est toute la structure du Parlement qui pourrait être prochainement remise en cause. Si elle était validée, la consultation populaire que souhaite lancer le président Kaïs Saïed induirait une refonte totale du système institutionnel. Incluant le principe de la représentation des territoires, celle-ci aboutirait à la disparition du Parlement dans sa forme actuelle.

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