Justice

Corruption en Algérie : pourquoi Abdeslam Bouchouareb a écopé de la plus lourde peine

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L'ex-ministre algérien de l'Industrie et des mines, Abdeslam Bouchouareb.

L'ex-ministre algérien de l'Industrie et des mines, Abdeslam Bouchouareb. © YouTube/Radio Algérienne

L’ex-ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb est le haut responsable qui a été condamné à la plus lourde peine, vingt ans de prison, dans le procès anti-corruption inédit dont le verdict a été prononcé mardi 10 décembre. Pour quelles raisons a-t-il été plus sévèrement puni que d’autres, comme les ex-Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal ?

Qui l’eut cru, en février 2019, au moment où ces hommes s’apprêtaient à faire réélire le président Bouteflika pour un cinquième mandat ? Le tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, a rendu ce mardi 4 décembre son verdict dans les affaires des usines de montages automobiles et du financement de la campagne électorale du candidat Bouteflika.

Et si les ex-Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal ont été condamnés respectivement à 15 et 12 ans de prison ferme, c’est l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb qui a écopé de la plus lourde peine, avec vingt ans d’emprisonnement.

La justice algérienne a lancé un mandat d’arrêt contre celui, en fuite à l’étranger, qui était jugé par contumace. Depuis près d’une semaine, ce dernier était en effet l’élément central de ce premier grand procès impliquant de hauts responsables du régime Bouteflika – et qui devrait être suivi par d’autres jugements dans les prochaines semaines.

7 millions de dollars de cadeaux

Ministre de l’Industrie et des mines de 2014 à 2017, l’homme était très proche de Saïd Bouteflika, le frère et conseiller de l’ex-président – aujourd’hui incarcéré à la prison militaire de Blida après avoir été condamné, fin septembre, à 15 ans de prison pour « atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État ». Les audiences ont notamment révélé qu’en échange de divers avantages accordés aux hommes d’affaires dans ce dossier de montage automobile, il a perçu l’équivalent de 7 millions de dollars (6,3 millions d’euros) de cadeaux, dont une villa sur les hauteurs d’Alger.

Le procès a révélé le chantage que l’ex-ministre exerçait contre des businessmen en échange d’autorisations pour des investissements

Le procès a également rendu public le chantage et les pressions que ce ministre, ex-député du RND, exerçait contre des businessmen en échange d’autorisations pour des investissements. Le concessionnaire automobile Abderrahmane Achaïbou, ancien représentant exclusif de la marque Kia, a ainsi donné un aperçu précis des pratiques mises en place par Bouchouareb. Non seulement ce dernier a exigé de lui une forte somme d’argent pour débloquer l’un de ses projets, mais il est aussi à l’origine du transfert de la représentation de la marque Kia à un autre oligarque.

Cet ex-ministre a également menacé le fabricant coréen de voitures Hyundai, en partenariat d’exploitation depuis vingt ans avec Issad Rebrab, de les exclure du marché algérien s’ils ne retireraient pas la distribution de cette marque au magnat. Le marché de Hyundai a finalement été confié à deux hommes d’affaires qui ont largement rétribué Bouchouareb.

Proche de Saïd Bouteflika

Plus grave, les audiences des deux ex-Premiers ministres Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia ont révélé que Bouchouareb échappait à leur contrôle et à leur autorité. Selon nos informations, Bouchouareb n’adressait même pas la parole à Sellal, « le prenant de haut ». Cassant, autoritaire, il lui signifiait qu’il n’avait à recevoir des ordres et à rendre des comptes qu’à Saïd Bouteflika.

Bouchouareb, originaire de l’est algérien, aurait même été aidé par ce dernier pour enterrer un dossier compromettant des services de sécurité, au moment où il est devenu ministre et député. C’est dire les liens qui unissaient l’ex-conseiller spécial à la présidence et cet entrepreneur qui a fait fortune dans la production de chips dans les années 1980.

Quelques précédents signaux avaient déjà renseigné sur la réputation sulfureuse d’Abdeslam Bouchouareb. En avril 2016, le quotidien français Le Monde révélait, dans le cadre du scandale des Panama Papers, qu’il possédait une société offshore, Royal Arrival Corp, domiciliée au Panama. Créée en avril 2015, alors qu’il était ministre, celle-ci opérait dans l’intermédiation commerciale avec plusieurs pays, dont l’Algérie. Des révélations qui avaient plongé le président Bouteflika, dont le nom était directement cité, dans une colère noire. Le ministre avait pourtant conservé son poste, avant d’être finalement remercié un an plus tard.

Anticipant des problèmes judiciaires en relation avec son ancienne activité gouvernementale, Bouchouareb s’est éclipsé à l’étranger. Certaines rumeurs disent ce propriétaire d’un appartement à Paris réfugié au Liban, pays avec lequel l’Algérie n’a pas signé de conventions d’extradition. Maintenant qu’un mandat d’arrêt a été lancé contre lui, tout le problème consiste à pouvoir localiser cet architecte de la corruption, qui a largement contribué à envoyer en prison deux anciens Premiers ministres et deux de ses ex-collaborateurs.

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