Politique

Lotfi Mraihi : « La Tunisie obéit aux dix commandements du néolibéralisme »

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Lotfi Mraihi, président de l’Union populaire républicaine (UPR).

Lotfi Mraihi, président de l’Union populaire républicaine (UPR). © YouTube/Elhiwar Ettounsi

Candidat malheureux à l’élection présidentielle de septembre 2019, Lotfi Mraihi explique pourquoi il refuse de participer au futur exécutif et revient sur les chantiers qu’il estime prioritaires pour la Tunisie.

Président de l’Union populaire républicaine (UPR), Lotfi Mraihi (60 ans) s’interroge sur les conséquences des choix électoraux effectués par les Tunisiens. Ce médecin devenu homme politique, considéré comme conservateur pour son nationalisme, établit un diagnostic de la situation de son pays. Malgré une prescription prête à l’emploi, il ne participera pas à un exécutif « sans vision », mais demeurera une « vigie patriote ».

Jeune Afrique : La longue séquence électorale a-t-elle abouti à une refonte réelle du paysage politique ?

Lotfi Mraihi : La question est plutôt d’évaluer la portée et les conséquences du « dégagisme » exprimé lors du scrutin présidentiel. Les citoyens, peu au fait des joutes et des dessous politiques, étaient en demande de réconfort et de probité. Mais cela est bien insuffisant : la probité devrait presque aller de soi et être, comme dans toute bonne démocratie, garantie par les garde-fous des institutions.

Les électeurs n’ont pas été exigeants au niveau de leur choix, mais ils ont osé le changement. Le renouveau de la scène politique est satisfaisant en soi, mais je crains que les électeurs, dont les attentes sont fortes depuis près de neuf ans, ne déchantent rapidement. On ne peut demander des miracles à des gens sans vision.

Quelles sont vos craintes ?

L’instabilité. Il n’y a pas d’indicateurs qui nous amèneraient à avoir de l’espoir. Je ne fais pas dans la sinistrose, mais je ne trouve pas d’éléments patents qui permettent d’entrevoir un avenir plus souriant.

Quel est le problème ?

La Tunisie est dans le consensus de Washington des années 1980 et obéit, sous l’autorité du FMI, aux dix commandements du néolibéralisme. On parle de libéralisation, de privatisation, d’austérité… Nous sommes au cœur du problème, avec 1,1 % de croissance qui vient uniquement des augmentations salariales de la fonction publique, et un service de la dette à hauteur de 37 % de nos recettes fiscales. Dans ces conditions, comment répondre aux exigences sociales ? Par quels mécanismes économiques va-t-on pouvoir créer de l’emploi ?

Ces questions ne font pourtant pas débat…

Il ne faut pas trop accabler les Tunisiens. La démocratie est récente, et il n’y a eu d’efforts de pédagogie ni de la part des médias, ni d’hommes politiques qui sont eux-mêmes peu formés à la maîtrise de l’économie et ne viennent pas à la chose publique par les vrais questionnements. La prise de conscience des Tunisiens débute. La maturation prendra un temps qui n’est pas celui du politique ni des exigences économiques et sociales.

Dans le quartier de Mellassine, à Tunis (image d'illustration).

Dans le quartier de Mellassine, à Tunis (image d'illustration). © Ons Abid pour JA

Selon vous, quelles sont les priorités ?

L’Union populaire républicaine propose une alternative en rupture avec le modèle qui perdure depuis au moins 1995. La mondialisation est terminée, le protectionnisme revient et la Tunisie arrive toujours en retard avec les évolutions cycliques. La situation n’est pas facile, mais les solutions sont là.

Il faut revoir les choix en matière de politique monétaire, permettre à l’État d’emprunter à la Banque centrale, relancer les grands projets – à condition de revoir les barrières douanières, dans le cadre d’un protectionnisme sectoriel qui respecte la TVA sociale et permette de protéger et de redonner de la compétitivité aux entreprises tunisiennes, colonne vertébrale de notre économie.

Avec ces outils, on créerait de l’emploi, on limiterait les importations, on améliorerait la qualité de notre monnaie, on donnerait de meilleures conditions au service de la dette et on assurerait des revenus plus conséquents aux caisses sociales et à l’État. Cela se répercuterait sur le social, car on ne peut sevrer brutalement les Tunisiens de l’État-providence érigé par les pères fondateurs.

Nous ne pouvons pas spéculer en comptant sur d’hypothétiques marchés extérieurs, nous devons revoir notre modèle économique. L’approche doit être patriote et prendre en considération d’abord les intérêts tunisiens. Nous devons nous reconstruire de l’intérieur et vivre avec nos moyens. Un développement endogène jugulerait les disparités régionales et établirait une paix sociale naturelle. Il faut dépasser les clivages que certains exploitent, notre destin est le même. L’avenir, c’est de nous rassembler autour d’une souveraineté que nous devons retrouver.

A-t-on trop attendu depuis les dernières élections ?

Absolument, mais personne n’est prêt. On est face à un chef de gouvernement pressenti pour former l’exécutif sans feuille de route, sans vision. Pourtant, au regard du problème économique, le politique et le social sont secondaires. Si nous faisions de la croissance, il n’y aurait plus de mécontentement.

Aujourd’hui, nous sommes dans la compassion, une forme de populisme au premier degré, au risque d’un sévère désenchantement

Quelqu’un désigné à cette fonction devrait avoir une feuille de route, qu’elle lui soit personnelle ou émanant du parti qui l’a choisi. Nous sommes aussi face à un président de la République qui n’a pas fait campagne et n’a pas présenté de propositions. Aujourd’hui, nous sommes dans la compassion, une forme de populisme au premier degré, au risque d’un sévère désenchantement. Je suis triste pour ma Tunisie.

Le pays ne devrait-il pas se remettre au travail ?

Les Tunisiens ne demandent que cela, mais l’offre ne trouve pas de demande, si bien que les jeunes répondent aux demandes étrangères.

Quel est le danger ?

L’espoir n’a pas été honoré, si bien que nous pensions que le divorce des Tunisiens avec la politique était consommé. Mais en 2019, ceux-ci ont montré qu’ils avaient envie d’y croire. Malheureusement, tous les ingrédients sont déjà là pour faire le lit de la déception.

Quel est l’avenir avec une classe politique aux abois, dénigrée et rejetée comme les médias, les corps intermédiaires, les organisations nationales ? Qui va assurer le relais ? Qui va fédérer ? Je crains qu’au lieu de réponses, on ait le chaos. Il n’y a pas un peuple, mais des peuples tunisiens. Depuis 2011, la démocratie a été mal engagée. Elle est sans débats réels et sans garde-fous, alors que les choix des Tunisiens sur les politiques et la modernité révèlent un repli identitaire et interrogent.

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