Politique

[Tribune] Tunisie : quand l’immobilisme politique menace d’asphyxie tout un pays

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration).

Le président Kaïs Saïed (à droite) recevant le Premier ministre Habib Jemli, le 15 novembre à Tunis (image d'illustration). © Slim Abid/AP/SIPA

Depuis le mois d’avril, la parution de sondages électoraux annonçant une recomposition totale du paysage politique a relégué au second plan les autres urgences, notamment économiques.

Habib Jemli, chef du gouvernement chargé de composer le nouvel exécutif, entame sa troisième semaine d’entretiens. Un marathon qui intrigue, puisqu’à la porte de son quartier général à Dar Dhiafa, ce sont, d’un remaniement à l’autre, les mêmes figures qui se présentent.

En huit ans et sept exécutifs, l’exercice devrait être rôdé : on prend les mêmes, à quelques exceptions près, et on recommence. Une dynamique toute paradoxale. D’un côté, on ne cesse de vanter les compétences dont regorgent la Tunisie. Mais à l’usage, il semble qu’au lieu de s’additionner, ces ressources finissent par s’annuler voire disparaître, comme si le pouvoir, au lieu de les valoriser, les phagocytait hors de toute logique.

Tout se passe comme si celui-ci se braquait jusqu’à se figer, récalcitrant à tout changement, pourtant aussi nécessaire que souhaité. Le processus, devenu répétitif, relève presque de l’automatisme, sans que personne n’évalue, n’anticipe ou ne tente de contrer son effet contaminant, qui pousse toute la Tunisie à l’inertie.

« Gestion des affaire courantes »

Voilà un pays qui savait, depuis au moins 2014 et la promulgation de sa dernière Constitution, qu’il allait vers des échéances électorales en 2019. Des économistes avaient alerté sur le ralentissement des investissements en période électorale, ainsi que certains dommages collatéraux. Rien d’anormal jusque-là. La séquence était attendue, ou du moins inscrite à l’agenda, les dirigeants étaient prévenus. Mais nul n’avait prévu que durant neuf mois, la Tunisie serait en mode « gestion des affaires courantes ». Un ralentissement insoutenable pour un pays en crise générale.

Les Tunisiens ont retenu leur souffle, pensant qu’une fois passée la séquence électorale, on retournerait aux questions de fond

Et c’est pourtant le cas depuis début avril 2019. La parution de sondages électoraux, qui annonçaient un changement total de la donne politique, a relégué toutes les considérations au second plan pour se focaliser sur la politique, rien que la politique. Les Tunisiens ont retenu leur souffle, pensant qu’une fois passée la séquence électorale, on retournerait aux questions de fond.

Ils ont accepté, non sans fatalisme, les impondérables, dont les pressions pour modifier le code électoral et le décès du président Béji Caïd Essebsi. Près de deux mois plus tard, le statu quo perdure, et le pays passe de la décélération à l’immobilisme.

Asphyxie

Il paraît que les gens du Sud sont des adeptes du « tout doucement le matin, pas trop vite le soir ». Mais cette lenteur des autorités est contre-productive, et l’asphyxie menace. Une anaérobie qui, si elle était voulue, serait criminelle : un peu plus chaque jour, la Tunisie disparaît des radars internationaux et s’enlise.

Finalement, pourquoi les institutions internationales devraient-elles soutenir un pays qui peut se permettre le luxe de neuf mois de stand by, sans forcément enfanter d’une nouvelle gouvernance, ou produire ne serait-ce qu’une idée géniale qui ferait dire : « cela valait le coup d’attendre » ?

La cause en revient encore à un manque de discernement électoral qui a donné la main à un mouvement islamiste en perte de vitesse, mais qui a fait quand même mieux que tous ses autres concurrents. Ne connaissant que les méthodes à l’ancienne et avançant surtout le sens de l’éternité, il ne prend de décisions, sous prétexte de démocratie, qu’après d’infinies palabres et de multiples revirements. En jeu, les alliances sans lesquelles, au vu de la configuration actuelle, nul ne peut prétendre gouverner la Tunisie.

Impréparation d’Ennahdha

Il faut cependant un meneur et Ennahdha, comme à son accoutumée depuis 2011, tient à l’être sans l’être. S’engage alors une partie aux règles et au contenu confus, où la formation donne le bras tantôt aux uns, tantôt aux autres, leur faisant miroiter une participation au gouvernement et une influence au Parlement. Entre-temps, le parti à la colombe tient l’Assemblée et le gouvernement. Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, en dépit des désaccords au sein de son parti, mène la danse. Le jeu était attendu, mais à la longue, les doutes s’installent.

Comment et pourquoi un parti qui se veut leader n’a pas anticipé les résultats du scrutin et préparé sa formation gouvernementale ?

Comment et pourquoi un parti qui se veut leader n’a pas anticipé les résultats du scrutin et préparé sa formation gouvernementale ? Manque de préparation, incapacité à gouverner ou effet d’une crise interne ? Dans tous les cas, le résultat, qui finalement promeut un leadership sans réelle consistance, jette la Tunisie, qui doit trouver 12 millions de dinars (3,5 millions d’euros) pour boucler sa loi de finances 2020, dans l’aléatoire, au risque de le faire passer du côté obscur de la démocratie.

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