Histoire

[Tribune] Tunisie : pour une nouvelle stratégie de protection du patrimoine historique

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Mohamed Arbi Nsiri est historien chercheur au sein de l'équipe ARSCAN (Archéologie et science de l'Antiquité) de l'université Paris X Nanterre, en France.

La citadelle de Bysra sur le site antique de Carthage (image d'illustration).

La citadelle de Bysra sur le site antique de Carthage (image d'illustration). © Fethi Belaïd/AFP

Théoriquement, depuis la révolution de 2011, la mise en valeur du patrimoine matériel et immatériel tunisien a été renforcée. Mais aucun débat national sur les conceptions et pratiques de la sauvegarde du patrimoine n’a émergé, si bien qu’un visiteur qui se promène aujourd’hui sur le site antique de Carthage se trouve quelque peu désemparé…

En Tunisie, la rupture politique, sociale et économique de 2011 a nécessité des réajustements importants dans le secteur culturel, tant en termes institutionnels qu’en termes financiers. Théoriquement, la responsabilité dans la mise en valeur du patrimoine matériel et immatériel du pays a eu pour effet de renforcer la place réservée au patrimoine historique. Néanmoins, il s’avère qu’aucun débat national nouveau n’a émergé concernant les conceptions et les pratiques de la sauvegarde, aussi bien sur le plan technique relatif aux principes de la conservation, qu’opérationnel en matière d’intervention sur les sites anciens.

S’il est vrai que le débat réflexif sur ces questions est relativement récent en Tunisie, et regroupe actuellement un certain nombre d’intervenants qui se penchent sur la notion de patrimoine historique au plan théorique, ce concept est encore très mal utilisé sur le plan pratique. Et ce, malgré le fait que les valeurs esthétiques et économiques de ce patrimoine soient les plus simples à percevoir.

Triste Carthage

Prenons par exemple le cas du site archéologique de Carthage, qui conserve pourtant une valeur patrimoniale exceptionnelle. Classé au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1983, il accueille chaque année plus d’un million de visiteurs. Or, en dépit de cette réputation, le spectacle qui s’offre au regard n’est pas à la mesure des espérances que suscite le prestige du lieu. Un visiteur, s’il ne fait pas partie des bataillons de touristes promenés en bus par les tour operators entre les principaux points d’intérêt, se trouvera sans doute perdu dans cet archipel de vingt enclaves archéologiques.

Les 600 hectares qui constituent le site de l’ancienne capitale phénicienne sont constellés de villas et de vastes terrains vagues, lacérés par de grands axes routiers. Notre visiteur aura donc sans doute la surprise de commencer son périple archéologique en apercevant une colonne romaine plantée au milieu d’un rond-point. Puis il devra traverser un labyrinthe de villas pour retrouver certains sites, encerclés par de hauts murs blancs dissimulant les jardins de la bourgeoisie tunisoise.

Si notre visiteur surmonte tous les obstacles, alors il pourra être tenté de conclure qu’aucun projet n’a été mené pour mettre en valeur l’héritage de Carthage

Jusqu’à la presqu’île des anciens ports puniques, il sera entouré de ces villas qui guettent les vestiges du passé, comme par peur d’être troublées par le calme de la baie de Tunis, à l’ombre du palais présidentiel. Si, de plus, notre visiteur s’écarte vers l’ouest et traverse les terrains vagues parsemés de déchets, d’habitations vétustes, et même d’un chantier de nouvelles villas, alors il pourra être tenté de conclure qu’aucun projet n’a été mené pour préserver et mettre en valeur l’héritage de Carthage.

Cette description ne concerne pas une attraction mineure, situé au fin fond du pays. Il s’agit de Carthage, qui compte parmi les sites archéologiques méditerranéens les plus connus et les plus fréquentés depuis plus d’un demi-siècle.

Priorités : classement et formation

À vrai dire, la Tunisie dispose d’un patrimoine bâti d’une richesse exceptionnelle, mais dont la sauvegarde reste problématique. Aujourd’hui, le patrimoine historique tunisien présente un état de dégradation avancé. Les causes en sont multiples : l’indifférence, la négligence, le manque d’entretien, les transformations incontrôlées (illicites). Les différentes opérations de réhabilitation menées jusqu’à présent restent très limitées, étant donné le petit nombre de spécialistes dans le domaine, et le manque d’outils permettant de mener ces opérations dans les règles de l’art.

Par ailleurs, la connaissance du système de construction, des matériaux utilisés, de la typologie, de l’environnement avoisinant constituent des facteurs indispensables pour réaliser une opération de diagnostic pertinente d’un édifice historique. Ces facteurs constituent des paramètres importants pour réussir les opérations de conservation, notamment la restauration.

Vu cette situation, il sera donc nécessaire de redéfinir une stratégie de patrimonialisation adéquate. En effet, les différentes étapes de ce processus doivent être établies et explicitées en fonction du contexte social dans lequel sont menées les opérations de conservation, afin que celles-ci puissent réussir.

À travers ce processus de patrimonialisation, le monument historique peut bénéficier du classement. Cet acte de protection représente une procédure juridique censée protéger le bien patrimonial, à l’échelle locale ou nationale, des aléas, de l’arbitraire, de l’improvisation et de l’utilisation inconsidérée et abusive de celui-ci. Par conséquent, il sera entretenu et suivi par des équipes spécialisées, sous la tutelle des départements ministériels chargés de la sauvegarde du patrimoine historique. La formation d’un personnel et d’une main d’œuvre qualifiés en restauration et la sensibilisation des citoyens sont, par conséquent, le maillon de la chaîne de patrimonialisation qu’il faut renforcer en Tunisie.

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