Politique économique

À Dakar, six chefs d’État africains contestent le consensus de Washington face au FMI

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Dakar
Mis à jour le 03 décembre 2019 à 18h46
Kristalina Georgieva, directrice du Fonds monétaire international

Kristalina Georgieva, directrice du Fonds monétaire international © AP/Sipa

Six chefs d’État ouest-africains ont soutenu qu’il n’y aura pas de développement si le FMI, la Banque mondiale et l’OCDE ne révisent pas leurs analyses macro-économiques sur leurs pays.

C’est une petite révolution qui s’est produite lundi 2 décembre à Dakar à l’occasion du colloque « Développement durable et dette soutenable, trouver le juste équilibre » organisé par le Sénégal, le Fonds monétaire international (FMI), l’ONU et le Cercle français des économistes.

D’une seule voix et sans langue de bois, six chefs d’États ouest-africains ont dit leurs griefs à l’égard des règles que leur imposent les institutions multilatérales, au premier rang desquelles le FMI, en matière de déficits et de dette publique.

Ce qui nous handicape, ce sont les préjugés qui renchérissent le taux de nos emprunts

« Certes, notre endettement atteint 55 % de notre PIB, mais la moyenne mondiale est à 225 % », a ironisé Macky Sall, le président sénégalais : « Le risque de notre dette n’est pas plus élevé que dans les autres régions du monde. Ce qui nous handicape, ce sont les préjugés qui renchérissent le taux de nos emprunts. Est-il juste d’appliquer à nos pays où tout est à faire les mêmes critères qu’aux pays qui ont achevé leur accumulation de capital ? », a-t-il pourfendu.

Niger, Bénin, Togo, Burkina Faso, Côte d’Ivoire et Sénégal unis face au FMI

Les autres dirigeants ont renchéri dans la critique. Pour le président ivoirien Alassane Ouattara, il « faut plus de souplesse dans l’appréciation de nos déficits, parce que nos investissements n’ont pas d’effet immédiat ». Le président nigérien Mahamadou Issoufou a élargi le spectre au rôle de l’État dans l’installation d’un climat propice aux affaires, tout particulièrement du fait des enjeux sécuritaires de son pays, « qui consacre 20 % de son budget à la sécurité, car il ne peut y avoir de développement sans sécurité. Il faudrait exclure ces dépenses vitales du calcul de notre déficit ».

Le colloque a ainsi permis l’expression de tribunes politiques, à l’image du verdict sans appel du président togolais, Faure Gnassingbé, pour qui « si on nous applique les mêmes remèdes que par le passé, il n’y aura pas de solutions à nos problèmes. On ne peut pas nous demander des efforts et se contenter de faire des promesses » ou du ras-le-bol du président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré : « Les engagements d’aide publique au développement ne sont pas respectés. Nous n’en pouvons plus, parce nos dépenses sécuritaires nous obligent à sacrifier nos populations ».

Le président béninois Patrice Talon a été le plus précis : « Les institutions multilatérales ne nous aident pas à faire mieux apprécier notre risque par les investisseurs. L’OCDE nous a placés au niveau 6 sur un maximum de 7 et la prime de risque que nous devons acquitter est de 12 points de base, alors que nous devrions être à 5 points dans ces temps où l’argent est en excès et les taux négatifs. Nous n’arrivons pas à emprunter à plus de 15 ans, durée insuffisante pour l’amortissement d’un barrage hydroélectrique ».

Le FMI refuse d’examiner la qualité de notre dette. Évoluez donc dans vos analyses !

Mordant, il a vilipendé « le FMI [qui] impose que notre déficit budgétaire ne dépasse pas 3 % de notre PIB, alors que nous avons tout à construire. Nous pourrions dépasser ce seuil tout en conservant une dette soutenable, mais le Fonds refuse d’examiner la qualité de notre dette. Évoluez donc dans vos analyses ! »

Sécurité, climat… et orthodoxie financière

Bonne joueuse, Kristalina Georgieva, la nouvelle directrice générale du FMI, a reconnu qu’il fallait prendre en considération les chocs climatique et sécuritaire et réfléchir à des façons innovantes pour les amortir. « Au FMI, nous ne sommes pas bons dans ces domaines, mais je vous promets que nous travaillerons pour que ces chocs soient intégrés dans notre analyse macroéconomique ». Elle a également admis que « [le FMI] n’a pas su faire passer le message que l’Afrique était une terre d’investissements, (…) nous devons dissiper la perception de risque ».

Mais l’institution issue des accords de Bretton Woods conserve certains réflexes, et Kristalina Georgieva a rappelé aux chefs d’État que « les capacités d’emprunt dans la région ne sont pas illimitées », et qu’ « emprunter a du sens si c’est fait de manière raisonnable, si cela finance des projets stimulant la productivité et améliorant les conditions de vie ».

Elle a écarté toute possibilité de voir l’endettement permettre la réalisation des objectifs de développement durable « à coups d’emprunts », conseillant aux États de mieux superviser les projets financés par l’endettement, et de renforcer la gestion de la dette publique.

Le niveau de l’endettement public de l’Afrique subsaharienne s’était amélioré, de 100 % de leur produit intérieur brut (PIB) en 2000 à 35 % au début des années 2010, sous l’effet des annulations de dettes. Il est remonté en moyenne à 55 % du PIB en 2016, notamment sous l’effet de la chute des cours du pétrole ou des minerais et des importants besoins en matière d’infrastructures (voir graphique ci-dessous pour les six pays présents à Dakar).

Sept pays sont en situation de surendettement (Érythrée, Gambie, Mozambique, São Tomé-et-Principe, République du Congo, Soudan du Sud et Zimbabwe) et neuf présentent un risque élevé de surendettement (Burundi, Cap Vert, Cameroun, Éthiopie, Ghana, Centrafrique, Sierra Leone, Tchad et Zambie), selon le Fonds.

Consensus de Washington contre consensus de Dakar

Macky Sall a clos le colloque en détaillant sept « points de convergence » pour trouver un juste équilibre entre les nécessités du développement et la soutenabilité de la dette : mieux mobiliser les ressources domestiques (épargne et fiscalité) ; améliorer la gouvernance des finances publiques et le climat des affaires ; prendre en compte les défis environnementaux et sécuritaires ; accélérer les investissements ; augmenter la valeur ajoutée des produits africains par une meilleure intégration dans les chaînes de valeur ; combattre le caractère exagéré de la perception des risques en Afrique ; poursuivre la coopération entre pays africains, organismes bilatéraux et multilatéraux et secteur privé pour que « l’Afrique devienne l’une de locomotives » dont l’économie mondiale a besoin.

Cela suppose aussi, a chiffré Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, que les 75 milliards de dollars qui prennent le chemin du continent chaque année soient doublés dans les deux ans, et restent à ce niveau pendant quinze ans.

Macky Sall a baptisé cette mobilisation annoncée « le consensus de Dakar », par opposition au fameux « consensus de Washington » dont l’orthodoxie comptable a tant fait souffrir les Africains.

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