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Vincent-Mansour Monteil, savant lumineux et discret

Un des maîtres de l'islamologie française, auteur d'une oeuvre majeure sur l'ensemble de l'aire arabo-musulmane, s'est éteint le 27 février. Malek Chebel, qui fut son élève, rappelle le parcours de ce personnage hors du commun.

Il n’a jamais manqué à sa parole et ne s’est jamais plaint. À 91 ans, Vincent-Mansour Monteil, mort à Paris, le dimanche 27 février, a laissé une oeuvre abondante, faite de monographies, d’études, de témoignages, de préfaces, de traductions. Plus d’une trentaine de titres parmi lesquels émergent les travaux qu’il a réalisés dans le dernier quart de sa vie (voir la bibliographie). Non pas seulement parce qu’ils étaient les mieux tournés, mais aussi parce que les éditeurs avaient compris ce que l’ouvrage qui sortait de ses mains valait en termes de précision et de savoir cumulés. Son Islam noir est, bien sûr, dans toutes les mémoires. Encore irremplaçable sur une foule de questions historiques et sociologiques, ce livre a inauguré l’enquête sur la spécificité de la croyance en Afrique subsaharienne, tout en la figeant pour de nombreuses décennies.
On ne lui connaît aucune préférence entre tous les domaines de l’écrit, auxquels il faudra rajouter une lecture assidue des plus grands poètes persans, Abu Nûwas, « L’Homme aux longs cheveux bouclés », Hafez, le poète que Wolfgang Goethe avait déjà magnifié en son temps, et surtout celle d’Ibn Khaldûn (1332-1406), père de la sociologie et auteur d’une oeuvre roborative, dont le fameux Discours sur l’Histoire universelle (Al-Muqaddimah). Il était tentant au début des années 1960 de demander à Vincent Monteil de traduire cette somme en français. C’est la tâche que la Commission libanaise pour la traduction des chefs-d’oeuvre avait demandée à ce savant lumineux et discret.
Sa première aventure fut l’armée française, et, dans la mesure où il naquit en 1913, on peut dire avec certitude qu’il était « bon pour le service », compte tenu du tempérament du siècle défunt, fort porté sur la guerre coloniale, les conquêtes et autres extorsions de territoires. En endossant l’uniforme, Vincent Monteil agira comme il a toujours agi dans le civil, c’est-à-dire avec rigueur, honneur et fiabilité. Il consacrera à la Grande Muette une partie importante de sa jeunesse, ce que celle-ci – reconnaissante – lui rendra sous forme d’expériences diverses et de missions exceptionnelles, en Afrique, au Maghreb, au Proche-Orient, en Indonésie et bien entendu en France.
Cette pluralité d’identités et de vies successives trouvera chez Vincent Monteil un terrain favorable pour s’épanouir et s’amplifier au point que le soldat émérite, méhariste dans le désert, observateur de l’ONU en Palestine en juin 1948 et converti du côté de Nouakchott en 1977, se transforme progressivement en un penseur de première qualité et d’autant plus solidement campé sur ses bases arrière qu’il les avait longuement mûries.
Un exemple parmi d’autres : sait-on que Vincent Monteil a été l’un des rares, avec un confrère, Charles Sauvage, à se lancer dès la fin des années 1940 dans la rédaction d’un répertoire relativement complet sur la flore et la faune du Sahara occidental ? N’est-il pas le seul, parmi les chercheurs qui ont décrit le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, à pouvoir parler des moeurs polygames de l’outarde, distinguer l’oryx de la gazelle et la gazelle du mouflon ?
Mieux encore, le penseur « polygraphe » – le mot est de Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, l’un des plus grands connaisseurs actuels du monde arabe – qu’est devenu depuis lors Vincent Monteil a montré de réelles aptitudes pour les langues sémitiques (arabe, hébreu), mais également indo-européennes. Un jour que je le visitais, il me parla d’un professeur émérite qu’il gourmandait avec une sorte d’affection contenue dans la voix, car, selon lui, on ne pouvait totalement comprendre l’esprit de l’Orient sans en pénétrer l’une de ses langues les plus vivaces, ici le pehlévi. Qui ira chercher aujourd’hui si tel ou tel « spécialiste » de l’islam connaît le farsi, le turc, le berbère, ou s’il a visité Karachi, goûté au pavot des paysans afghans, traversé Islamabad avant de se donner des titres à rallonge ? Mais on s’attardera longuement et vainement sur l’itinéraire intellectuel de Vincent Monteil sans en comprendre le noeud vital, le lieu de condensation.
Parmi tous les angles qui s’offrent à nous, on peut en isoler trois : sa participation au champ intellectuel – ce sont des travaux toujours originaux et profonds -, son expérience des pays et des langues, bien sûr, et son initiation par Louis Massignon aux fastes de l’amitié sincère. Ce dernier aspect est sans doute celui qui parlera le mieux de la personnalité passionnée de Monteil – que l’on peut maintenant appeler de son nom de converti, soit Vincent-Mansour, puisque, né chrétien, il mourut en musulman, enterré dans un carré musulman.
L’amitié est cruciale pour celui qui ne cessera d’employer un vocabulaire chrétien de « recognitions » tout droit sorties de nos grimoires d’enfant : mémoire, respect filial, tendresse, méditation, affection, fidélité-infidélité, contrition, intercession, compassion, parole. J’en oublie, sûrement. Parole d’honneur (futuwwa), engagement et surtout parole donnée, qui est d’ailleurs le titre d’un recueil de textes de Louis Massignon que Vincent-Mansour Monteil, qui était alors conseiller culturel à Djakarta, avait réunis sous forme d’hommage à celui qui joua le triple rôle de confident, de grand frère et de maître spirituel. « Louis Massignon, lit-on, pense qu’entre l’islam et la France, il y a une « Parole donnée » et qu’elle doit être tenue. Il croit profondément que c’est l’honneur des hommes d’être liés par leur parole. Au-delà d’une réconciliation entre la France et l’islam, il s’agit d’une « compassion » suprême, tendant à l’universel. »
Ainsi se présente Vincent-Mansour Monteil dans les agapes spirituelles qu’il entretenait avec son entourage. Fidèle, sincère, discret et étonnamment alerte au plan des connexions humaines, linguistiques et intellectuelles. En somme, l’amitié classique, presque victorienne, qui s’est faite corps, l’amitié tout court.

* Anthropologue et écrivain, auteur du Dictionnaire amoureux de l’islam (Plon).

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