Politique

Tunisie – Mohamed Abbou : « Le gouvernement verra le jour quelles que soient les conditions »

Mohamed Abbou, fondateur du Courant démocrate (Attayar).

Mohamed Abbou, fondateur du Courant démocrate (Attayar). © Ons Abid pour JA

Le parti de Mohamed Abbou, fondateur et Secrétaire général du Courant démocratique, est en position confortable pour participer au prochain exécutif. En cas d’échec, ce bloc démocrate pourrait devenir le leader de l’opposition avec un objectif : la lutte contre la corruption. Interview.

Il est l’un des rares opposants à Ben Ali à avoir pérenniser sa reconversion en homme politique depuis 2011. Mohamed Abbou, fondateur et Secrétaire général du Courant démocratique, est incontournable dans les négociations autour de la formation du gouvernement.

Second groupe parlementaire – avec 41 députés depuis son rapprochement avec le mouvement Chaab -, son parti est en position confortable pour poser des conditions non négociables à sa participation au prochain exécutif. Fort de la vision de son parti et serein, Mohamed Abbou envisage, en cas d’échec, que ce bloc démocrate soit le leader de l’opposition. Une liberté dont disposent peu de mouvements politiques.

Jeune Afrique : Que ressort-il des entretiens pour la formation du gouvernement ?  

Mohamed Abbou : N’anticipons rien. Tout sera précisé à l’issue des négociations avec le chef du gouvernement. Pour le moment, nous pouvons aussi bien participer à l’exécutif qu’être dans l’opposition. Le groupe parlementaire, créé avec le mouvement Chaab et des indépendants, donne du poids à notre approche.

Quelles sont vos exigences ?

C’est une occasion qui ne se représentera plus, non pas pour le Courant démocratique mais pour la Tunisie, dans la mesure où cette situation peut permettre de se défaire d’un système vérolé par la corruption et le substituer par un autre basé sur des propositions législatives afin d’en finir avec la gabegie. Pour apurer, il faut avoir en main le ministère de l’Intérieur, de la Justice et de la Réforme administrative. Trois portefeuilles que nous avons demandés en exigeant aussi qu’Ennahdha ou ses proches en soient écartés.

Nous ne souhaitons pas que le chef du gouvernement, désigné par Ennahdha, opère les nominations à ces postes puisque nous savons que ces ministères ont été exploités dans les dernières années par les partis politiques en place. Notre proposition est opportune puisqu’elle coïncide avec certains changements en cours dans ces départements. L’objectif est de pérenniser le principe de l’application de la loi pour tous, sans exception, afin de consolider la sécurité et la stabilité du pays en conformité avec les droits humains. Maintenant, la balle est dans le camp du chef du gouvernement, mais essentiellement dans celle d’Ennhadha.

Vous avez fait de la lutte contre la corruption votre cheval de bataille…

Une lecture de la situation actuelle montre, entre autres, que seuls prévalent les intérêts des uns et des autres et que les lobbies sont servis par les politiques. L’image de la Tunisie au niveau local et international a été entachée avec, en corollaire majeur, les difficultés économiques que nous connaissons. Le contexte est rendu encore plus sensible et fragile avec l’ingérence dans la justice, l’exploitation de la sécurité, le blanchiment d’argent, des politiques qui taillent des lois à leurs mesures et vont même jusqu’à favoriser des étrangers au détriment des besoins du pays.

Cette situation, installée depuis des années, est un frein à la construction d’une économie forte.  Le risque est que ce système perdure avec les mêmes mentalités et perpétue le mode de gouvernance des dernières années. Ces considérations nous ont poussés à envisager une participation au gouvernement mais, à l’origine, nous n’étions pas concernés par l’exécutif. Avec Ennahdha, nous divergeons sur de nombreux points, mais un échiquier politique composite rend difficile la création d’un gouvernement. Il fallait donc y aller.

Qu’attendez -vous de votre éventuelle participation ?  

D’abord, modifier la perception, donner l’assurance que le pays fonctionne par ses lois. Cela ne pourra que diminuer l’effet de la crise économique sévère qui s’annonce et des mouvements sociaux prévisibles dès 2020. Une situation assainie plus rassurante pourra donner l’occasion de renvoyer une image d’une Tunisie nouvelle.

Nous partageons un ensemble d’idées et de principe mais n’avons pas d’alliance politique avec le mouvement Chaab

Le but est de créer une position claire du gouvernement à l’appui de lois. Les initiatives législatives à prendre et à appliquer sont dans l’intérêt de tous, y compris des corrompus. Imaginez l’impact sur un chef d’entreprise qui pourrait alors opérer dans un environnement libéré des pots de vin ou des pressions. Cela rassurera quant à la conduite des réformes qui n’ont pas réussi jusqu’ici.

Qu’en est-il de votre rapprochement avec le mouvement Chaab ?

Nous partageons un ensemble d’idées et de principe mais ce n’est pas une alliance politique. Nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, il s’agit d’un bloc parlementaire technique. Nous nous sommes accordés pour nous consulter avant les votes à l’assemblée sans obligation d’avoir les mêmes choix. Cela nous donne du poids au parlement.

Le gouvernement sera-t-il fragile ?

Notre problème ne vient pas des compétences ni des idées, mais d’un contexte général négatif et d’une volonté politique absente. Nous n’avons pas besoin de solutions miraculeuses mais d’appliquer des idées simples. Le gouvernement verra le jour quelles que soient les conditions.

Si nous sommes au pouvoir, nous ferons appliquer les lois et si nous sommes dans l’opposition nous continuerons la lutte contre la corruption

Le plan A prévoit la présence en son sein d’Ennahdha, du Courant démocratique et de Tahya Tounes. Le plan B que déploiera le parti Ennahdha, s’il refuse nos conditions, sera de former son gouvernement très probablement avec d’autres formations, dont Qalb Tounes. Dans tous les cas, nous n’irons pas vers une dissolution de l’assemblée et de nouvelles élections législatives. Mais il faut accélérer le rythme. Le Chef du gouvernement Habib Jemli a tout intérêt à ne pas perdre de temps mais c’est aussi aux partis concernés par le gouvernement, dont Ennahdha, d’en prendre conscience et de ne pas se perdre en discussions.

Vous semblez très serein alors que la partie est complexe…

Pour le Courant démocratique, les choses sont claires. Dans tous les cas, notre vision et nos priorités sont définies. Si nous sommes au pouvoir, nous ferons appliquer les lois et si nous sommes dans l’opposition nous continuerons la lutte contre la corruption.

L’important est que ceux qui seront aux commandes sachent qu’ils ne sont pas seuls. il y a un parlement, une société civile, des médias indépendants et des citoyens prêts à se mobiliser pacifiquement pour mettre fin au laisser aller dans le pays.

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